Trois témoignages d’acteurs essentiels de cette aventure : Gilbert Maurel, personnage clé du Musée maritime à ses débuts, Virginia Connor depuis les États-Unis, Jean-Paul Lemaître, ancien administrateur du Musée maritime de La Rochelle.


Gilbert Maurel (GM) personnage clé du Musée maritime à ses débuts1.

Gilbert Maurel est interrogé par Véronique Lerebours (VL), compagne de Bernard Moitessier.

Véronique Lerebourg, lors de la soirée Moitessier, 2025, au Musée maritime de LR
Véronique Lerebourg, photo les Amis
Gilbert Maurel
Gilbert Maurel, dessinateur

VL : Quel est ton lien avec le musée de La Rochelle et dans quel contexte as-tu eu connaissance de l’achat de Joshua par le musée ?

GM : Je rencontre par hasard Patrick Schnepp à Paris et nous faisons le trajet retour sur La Rochelle ensemble. En 1985. On sympathise et je lui fais part de mon idée : faire un musée à La Rochelle. On rêve ensemble sur ce projet !
On a commencé au sein d’une association TD6, avec Yves Gaubert, à sauver une drague à vapeur à godets datant de 1903 qui partait à la casse. Elle a été sauvée et classée Monument Historique. J’ai fait alors une exposition sur 1000 ans de lutte contre la vase à La Rochelle. On était alors hébergé dans les tours de La Rochelle.
Et en 1988, le maire Michel Crépeau permet l’achat de France 1. Et alors commence le début du Musée sur France 1 avec une expo sur la pêche et la météo.
En 1990, on entend parler de Joshua aux USA par Emmanuel de Toma de Voiles et Voiliers qui ne savent pas quoi en faire.


Virginia Connor aux USA

d’après un mail adressé à V. Lerebours.

J’ai découvert Joshua à Port Townsend WA, en 1989. A l’époque nous étions à Seattle (côte ouest des USA) vivant à bord sur notre voilier Sheba Moon. Lors d’une sortie dans la baie de port Townsend à regarder une régate, je vois un bateau rouge… bien cabossé, lourd et sans nom… qui tirait des bords …

Après la régate, nous abordons le skipper Joe Daubenberger et je lui demande :
« Par hasard est-ce que ce serait le bateau de Bernard Moitessier ?
Il me répond :
ben oui.. je l’ai sorti du sable à Cabo, Bernard me l’a donné pour un dollar symbolique. Il est lourd.. mais solide.
Je lui dis alors :
— Et le nom ? Pas de nom ???
 Il me répond en rigolant :
— et oui j’ai pas eu le temps de repeindre le nom ! »

Epave de Joshua
Photo de Joe Daubenberger, parue dans le livre de Thierry Dalberto “Joshua, histoire d’un voilier mythique”, avec l’autorisation de l’auteur.


Je suis allée à l’intérieur et tout était là comme sur les photos dans le livre… J’étais si contente de voir que le bateau continuait à naviguer.  Joe nous dit :
« Je vais le vendre, car j’ai besoin de sous… »
Malheureusement, nous n’avions pas les moyens…
Six mois plus tard, je lis dans un petit magazine de voiles local Latitude 48 une annonce « steel boat, must sell » complètement incognito ! Et la photo du Joshua ! Je contacte la propriétaire Joanna Slee qui travaillait en Alaska comme “cook” sur les bateaux de pêche aux crabes, travail dur dans des conditions difficiles, mais bien payé. Prix demandé: 50 K$… 
Je contacte Voiles et Voiliers… et bien entendu j’ai un journaliste, Emmanuel de Toma qui m’envoie sur les roses pompeusement…. en me disant…. « Après Joshua il y a eu presque 80 Joshua construits en France ou ailleurs, et le bateau a coulé à Cabo… » Je continue d’insister et lui envoie des photos… Finalement il prend son avion et vient voir le bateau. Je me dépêche de repeindre le nom avec Joanna…  et vous connaissez la suite. Avec la propriétaire, nous avons organisé le retour du bateau en France.
J’ai contacté Bernard car je ne pouvais pas venir en France à l’époque pour le relaunching (la remise à l’eau) donc il m’a gentiment invitée à venir le voir avec sa compagne à Paris… lettre que j’ai toujours…. bien jaunie.


Jean-Paul Lemaître2 (JPL), ancien administrateur du Musée maritime

VL : Comment Joshua est-il arrivé au musée ?

JPL : Emmanuel de Toma réfléchit à qui serait preneur en France et contacte Patrick Schnepp. La Slocum Society a été très vite sur les rangs. Il fallait faire vite. Jacques Bourdin ( patron du bar André à La Rochelle) a joué un rôle dans la recherche de sponsors grâce à ses relations avec la mairie et le monde commercial. En 48 heures, ils réunissent dix sponsors dans le nautisme et le commerce rochelais pour acquérir Joshua.
Joshua est alors transporté sur la côte Est par voie terrestre puis chargé sur un cargo jusqu’au Havre. Étienne Multrier (transporteur rochelais) a offert de le récupérer et de le ramener à La Rochelle, par la route, jusqu’à La Pallice.

Joshua est de retour en France mais il faut retrouver Moitessier car pour le Musée maritime il est indissociable de l’aventure de Joshua. Grâce à Gérard Janichon, nous renouons le contact avec Bernard. Il est en France et sur le moment il semble plutôt réticent car il a tourné la page Joshua, de plus il commence une série de radiothérapie. Mais nous insistons et nous prenons l’engagement de ne pas faire de Joshua un objet muséographique inerte mais bien de le faire naviguer régulièrement et partager avec le plus grand nombre grâce aux bénévoles des Amis du Musée maritime de La Rochelle.


Véronique Lerebours sur la réaction de Bernard

Bernard reçoit Schnepp et Gérard Janichon à l’appartement, à Issy les Moulineaux, suite à l’annonce des retrouvailles de Joshua aux USA et son rachat par le Musée maritime de la Rochelle.
Ils cherchent à convaincre Bernard que c’est une bonne idée. Bernard est sur la réserve, plutôt mécontent : un bateau est fait pour naviguer, pas pour être mis en bouteille dans un musée. Schnepp lui promet que ce ne sera pas le cas, que son projet est de le refaire naviguer dans l’état initial. Bernard espère qu’il dit vrai. Ils repartent en bon terme.

Bernard Moitessier retrouve Joshua

GM : Joshua est arrivé au Havre, et le temps presse parce qu’on envisage de présenter Joshua au Grand Pavois le 14 septembre. Il faut convaincre Bernard de venir à La Rochelle.

VL : Nous étions en balade dans le Morbihan, où nous venions de découvrir notre future petite maison en pierre. Il hésite mais finit par se décider à aller rejoindre Joshua à La Rochelle. Je le laisse faire ses retrouvailles seul avec son Joshua.

JPL : Joshua est alors remâté avec les mats en bois, blancs, installés aux USA par les deux jeunes qui ont remis le bateau en état après le naufrage, Joe et Reto.
Ces mâts étaient plus faibles (moins hauts) et les voiles sous-dimensionnées par rapport au gréement initial.

VL : Et l’arrivée de Bernard à La Rochelle ?

JPL : La veille du Grand Pavois 1990, je vais accueillir Bernard à la gare de La Rochelle. Bernard descend du train avec juste un petit sac à bretelle (façon métallo) et me demande timidement de l’amener directement à bord de Joshua. Joshua vient d’être regréé et attend le long d’un quai à La Pallice avant de faire son entrée officielle le lendemain au Grand Pavois. Nous devons encore décider Bernard d’en prendre la barre !
Longue retrouvaille avec Joshua, sans autre témoin que Joanna qui a fait le voyage de Californie et qui découvre enfin Moitessier… Nous les laisserons tranquilles.

Le lendemain, 14 septembre. Grand Pavois.

GM : Avec Patrick, Jean-Paul, Gérard, on se retrouve à La Pallice auprès de Joshua. Je me souviens d’avoir vu arriver Bernard sur le bord du quai, en pleurs, qui nous dit

Je suis content de retrouver un vieil ami

JPL : Le moment est venu du retour officiel de Joshua à La Rochelle ! J’escorte Joshua vers les Minimes à bord d’un zodiac et j’assiste en direct aux véritables retrouvailles du marin et de son voilier. Bernard se déplace vite et règle Joshua comme s’il venait de le quitter la veille. Je vois son visage se détendre, toutes appréhensions par rapport à l’événement médiatique semblent oubliées. Je pense à eux deux et me dis comme Bernard dans  la Longue Route : «  Fonce Jojo, fonce et tourne à droite, le large est là-bas ! »

Mais Joshua est attendu par la foule du Grand Pavois. Nous avons même droit à un ministre pour prendre les amarres sur le ponton flottant, qui ne flotte plus vraiment car trop de monde stationne dessus et Jacques Mélick a les pompes dans l’eau…
Bernard approche à la voile, belle manœuvre, aussières, hourra ! Micros, caméras, grands sourires de Moitessier. Je m’approche de lui, « Ça va ? Tu te sens bien ? ». Je sais qu’il n’aime pas trop « le protocole » et dans un souffle avec un sourire complice, il me glisse : « bandes de cons » (Schnepp et nous autres) mais quel meilleur compliment pour lancer une seconde vie maritime rochelaise pour Joshua.

VL : Ensuite des festivités étaient prévues. Bernard s’en est abstenu, peu à l’aise dans ces situations. Il m’appelle et me dit vouloir revenir vite à la maison. Il me dit avoir été très heureux de se retrouver seul sur Joshua et d’y dormir mais cela lui suffisait. Ce n’est pas pour rien qu’il a continué son tour du monde !

VL : Et la restauration de Joshua ?

JPL : Patrick Schnepp a fait appel à Michel Joubert pour expertiser la coque. Et savoir si les bosses affaiblissaient ou non la structure. La décision a été de garder les bosses. Il y a eu une reprise complète du moteur par Robert Gay, des mâts, de la coque sous la direction de Johannes, responsable technique au musée. 
Alain Michaud va refaire le gréement tel que Bernard aurait fait s’il avait eu les sous.

VL : Quel projet pour Joshua ?

JPL : Le refaire naviguer, d’abord en représentation.
Il est monté au salon du livre de Concarneau en 1991 avec à bord, Bernard et toi, Véronique, Gérard Janichon, Yves Gaubert. J’étais skipper. Moments forts.
Ou encore les fêtes maritimes de Brest 92. Bernard refuse d’y aller. Joshua fait partie de la présentation de nuit des bateaux historiques.
Et faire découvrir le bateau lors de sorties et rappeler son histoire et la mémoire de son skipper.

VL : Tu as d’autres souvenirs marquants?

JPL : J’arrive à la Rochelle (depuis mes Cévennes) à l’occasion des Voiles de nuit. Schnepp me dit : « Tu prends la barre de Joshua pour entrer dans le port ». Sous le commentaire en direct de Georges de Caunes et sous le feu des projecteurs avec des milliers de spectateurs. Je suis rentré au près, j’étais seul à manœuvrer (avec un équipage planqué à l’intérieur), 5m pour virer puis les projecteurs se sont éteints et on a fait demi tour, on est ressorti entre les tours sous les salves d’applaudissements. Émotion…


Le mot de fin à Gilbert Maurel


La promesse faite à Bernard a été tenue : Joshua devait naviguer, faire connaître la voile, être un bateau vivant. Le succès du bateau ne s’est jamais démenti.


  1. Gilbert Maurel a fait fonction de co-directeur, mais sans en avoir le titre. Il a dirigé la réalisation des premières exposition du musée : La Lutte contre l’envasement, La Météorologie, La Pêche et plus tard L’Exposition Moitessier ; il a accompagné Patrick Schnepp dans le développement du musée et a été très modestement rémunéré pour cela, sans avoir jamais été salarié du Musée (précisions d’Yves Gaubert).
    voir l’article du Chasse-Marée, l’exposition réalisée en 2024 au Musée maritime de La Rochelle (cf Lettre des Amis n° 98) et, entre autres, les illustrations de La Longue Route. ↩︎
  2. Jean-Paul Lemaître a participé de 1986 à 2006 à l’aventure du Musée maritime rochelais en temps que membre du conseil d’administration et membre des Amis du musée, il était aussi ami de Bernard et a eu l’occasion de skipper Joshua de nombreuses fois lors des grandes manifestations maritimes de Brest 1992, Coupe des deux phares, ainsi qu’aux USA à Newport Rhodes Island , puis de le mener au Mystic Seeport Museum dans le Connecticut. ↩︎

Navigateur et écrivain, Bernard Moitessier est un mythe. Sa vie, sa liberté et ses récits inspirent encore aujourd’hui des centaines de marins, de pacifistes, d’écologistes, d’humanistes. Il aurait eu 100 ans le 10 avril 2025.

Le but de ma vie était d’atteindre ma vitesse de libération.

Bernard Moitessier

Né en 1925 à Hanoï, fils de commerçants, Bernard Moitessier passe son enfance et son adolescence avec des pêcheurs vietnamiens. Prisonnier des Japonais avec sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale, puis engagé comme matelot-interprète à la Libération, il développe durant cette période une aversion de la violence et des armes.

Un drame familial renforce cette aversion, et marque le début de réflexion sur l’alliance à entretenir avec soi-même, avec l’humanité et avec la nature. En 1951, avec un ami, il réalise un premier périple à la voile qui le mène de Saïgon en Indonésie. Dans les années qui suivent, il entreprend de nombreuses traversées sur des voiliers qu’il conçoit ou améliore lui-même, innovant à chaque étape. Remarqué par son style de vie, sa résilience, ses amis le poussent à écrire.

Soif de liberté, éloge de la lenteur

En 1960 paraît Vagabond des mers du sud. Moitessier devient une incarnation de l’homme libre, réalisant ses rêves. Il conçoit par la suite son navire fétiche, Joshua. Il s’engage en 1968 dans la première course en solitaire, est en tête, mais décide de poursuivre sa route sans passer la ligne d’arrivée. Il navigue pendant 300 jours, puis publie la Longue route, dont les droits d’auteurs sont offerts à l’association Les Amis de la Terre et au Vatican.

Mais ce n’est pas le goût de l’exploit, du record, qui anime le marin. Il est heureux en mer. Moitessier aura plusieurs bateaux (Snark, Marie-Thérèse I et II, Joshua, Tamata) et inspirera des générations de marins et de militants associatifs. Dans son livre testament, Tamata et l’Alliance, il partage sa philosophie faite de méditation et d’action. Il ne s’agit pas de dompter ou d’affronter les dragons qui nous entourent, il s’agit d’apprendre à naviguer à leurs côtés. Il s’agit de respecter l’accord intime que l’on passe avec soi-même, et avec l’univers.


Le site de Bernard Moitessier créé par sa famille


Articles parus dans la Lettre des Amis

Joshua, cinquante ans d’histoire, n° 65, automne 2012

  • L’homme de la longue route. Cliquez ici
  • Moitessier le vagabond, article de Jean-Yves Gallet. Cliquez ici.
  • La construction de Joshua, article d’Antoine Martin. Cliquez ici.
  • Joshua au Musée, une histoire d’amitié, article d’Yves Gaubert. Cliquez ici.

La Lettre des Amis n° 96, été 2022, 60 ans de Joshua. Cliquez ici


Bibliographie

  • Cliquez sur les triangles pour en savoir plus
La Longue Route, seul entre mers et ciels…, Arthaud, dernière édition 2011, préface de Gérard Janichon.

Bernard Moitessier a acquis une renommée internationale après son tour du monde et demi en solitaire, en 1968-1969, à la suite duquel il publie La Longue Route, sans doute le livre le plus emblématique, qui fut traduit en plusieurs langues. Un chant, un poème à la mer, où l’homme, son bateau et les éléments se pénètrent et vibrent à l’unisson.

Vagabond des mers du Sud, Arthaud, dernière édition 2011, préface Véronique Lerebours.

Lorsque Bernard Moitessier quitte une première fois l’Indochine à bord du Snark, un ketch dévoré par les tarets, puis une seconde fois, en solitaire, à bord de Marie-Thérèse, une jonque aux formes harmonieuses, c’est dans des conditions de précarité propres à effrayer les plus téméraires. Pourtant il affronte la mousson pendant quatre-vingt-cinq jours consécutifs, avant de faire naufrage aux îles Chagos. Il sauve sa vie, mais son bateau, toute sa fortune, a sombré.

Cap Horn à la voile, 14 216 milles sans escale, Flammarion, Collection Classiques Arthaud, dernière édition 2013.

14 216 milles en 126 jours, en 1966, il s’agit de la plus longue traversée sans escale jamais effectuée par un yacht. Ce fameux yacht n’est pourtant qu’un petit bateau de 13 tonnes, sans moteur, baptisé Joshua en l’honneur du grand marin Joshua Slocum. Du Pacifique à l’Atlantique, la route la plus rapide est celle qui passe par le cap Horn et qui oblige à affronter les eaux puissantes et les tempêtes des hautes latitudes. Bernard Moitessier et sa femme, mèneront Joshua à bon port après avoir réalisé un tour du monde express les menant de la France jusqu’à la Polynésie avec un retour via les côtes acérées de la Terre de Feu.

Voile, mers lointaines, îles et lagons, Flammarion  collection classique Arthaud, 3ème édition 2015.

« Je voudrais maintenant écrire un bouquin technique sur la mer, les bateaux, la vie de Robinson, mais en trois dimensions. » Tel était le souhait de Bernard Moitessier une fois achevée l’écriture de Tamata et l’Alliance en août 1993, en Polynésie.

Tamata et l’Alliance, Flammarion, Collection Classiques Arthaud, dernière édition 2012.

Tamata et l’Alliance » est le récit de l’aventure d’une vie. Sous le regard attentif des dieux de son Asie natale, Bernard Moitessier nous emmène d’abord à travers une jeunesse magique passée en Indochine. Dans son village du golfe de Siam qui a laissé en lui une empreinte indélébile, il entend pour la première fois l’appel de la mer. Puis vient une guerre fratricide entre Français et Vietnamiens, le déchirement, le départ du pays de ses racines vers l’immense horizon avec sa jonque Marie-Thérèse.


Jean-Alain Berlaud a « lu pour vous » Tamata et l’Alliance


Playlist de vidéos sur notre chaîne YouTube

L’émission Thalassa, des vidéos des Amis, une interview de son épouse au Bono, la restauration de Joshua,… cliquez sur l’image.


En bonus… trois pépites de l’INA et une de la Radio Télévision Suisse


L’exposition Joshua, bateau de légende