Article paru dans Joshua, cinquante ans d’histoire, Lettre des Amis n° 65, automne 2012
Tout est en ordre. Je sens une grande paix, une grande force en moi. Je suis libre. Libre comme je ne l’ai jamais été. Uni à tous pourtant, mais seul en face du destin.
Bernard Moitessier


« Si tu écris un bouquin, je te donne moins de cinq ans pour repartir avec un nouveau bateau », lui avait dit son ami Adolfo après le naufrage de Marie-Thérèse II. Moitessier était comme un bernard-l’hermite sans coquille, mais il lui restait l’essentiel : la vie et la liberté.
Naissance d’un bateau
Son bateau sera le fruit d’une aventure maritime et d’un projet d’écriture. Pour vivre face à face avec ce que les autres appellent solitude, l’homme doit d’abord atteindre un degré de spiritualité très élevé. C’est l’autre secret de Joshua, la solitude exigeante du marin qui l’inventa.
Vagabond des mers du sud, publié en 1960, aura des milliers de lecteurs. L’architecte naval Jean Knocker1 décide alors d’apporter son concours : Bernard dessinera le bateau puis l’architecte reprendra son croquis pour en faire un vrai plan. Il en naîtra le célèbre ketch à arrière norvégien.

Moitessier a retrouvé Françoise. Elle fut une sorte de mère-marraine de Joshua. C’est elle qui lit la lettre signée Jean Fricaud2 : « J’ai lu votre bouquin, venez me voir, je crois qu’on arrangera ça ». Le bateau sera donc construit en acier, mesurera 12 m. Baptisé Joshua en hommage au navigateur Joshua Slocum3, il deviendra un mythe moderne né de cette triple paternité. Joshua a trois pères et une mer [sic].
Le Horn puis le Golden Globe
Après une période passée en Méditerranée, Bernard, Françoise et Joshua partent ensemble pour Tahiti via le canal du Panama. Le retour par le Horn après 126 jours de mer, le plus long trajet jamais réalisé sans escale par un voilier des temps modernes, donnera naissance à un autre récit : Cap Horn à la voile4, qui sera un nouveau succès.
En 1968, un journaliste aborde Moitessier et lui propose de participer à la première course autour du monde en solitaire et sans escale, le Golden Globe5. Le 22 août, il quitte Plymouth à bord de Joshua, descend l’Atlantique, franchit le cap de Bonne Espérance, traverse l’Indien, puis le Pacifique, et commence la remontée de l’Atlantique. En France, on l’attend déjà en vainqueur. Mais Moitessier envoie un message sur le pont d’un cargo : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Ces quelques mots vont faire le tour de la planète.

Renonçant aux honneurs et à l’argent, il arrive à Tahiti, après avoir réalisé l’exploit d’un tour du monde et demi sans escale en solitaire. Durant deux ans, au mouillage à Papeete, Moitessier rédige ce qui sera l’un des plus beaux livres de mer jamais écrit : La Longue Route6.
Naufrage
Après six années passées en Polynésie, il faut renflouer les caisses. Il met en route pour le Mexique, avec à son bord l’excentrique7 comédien Klaus Kinski8. Le 8 décembre 1982, un cyclone force Moitessier à débarquer le comédien et à abandonner son bateau. Joshua est drossé à la côte par les éléments déchaînés. Il cédera l’épave à de jeunes pêcheurs mexicains9.
Mais l’écho du naufrage de Joshua s’est répercuté dans le monde entier. La notoriété de Bernard permettra son retour en France, où l’attend une nouvelle aventure.
Je suis citoyen du plus beau pays du monde. Un pays aux lois dures, mais simples cependant, qui ne triche jamais, immense et sans frontières, où la vie s’écoule au présent. Dans ce pays sans limites, dans ce pays de vent, de lumière et de paix, il n’y a de grand chef que la mer
- voir aussi l’article Le Gentleman Jean Knocker, dans le Chasse-Marée, n° 234, juillet 2011 ↩︎
- Sur la forge familiale des Fricaud, voir cet article et celui-ci : ↩︎
- Joshua Slocum réalisa le premier tour du monde en solitaire à la voile (1895-1898) sur le Spray. Il publie en 1900 le récit de ce voyage sous le titre Sailing Alone Around the World. Sur lui, voir aussi Joshua Slocum, le circumnavigateur devenu le héros d’une Amérique renouvelée à la fin du XIXe siècle ↩︎
- Paru en 1967 ↩︎
- Défi à la voile organisé en 1968 par le journal britannique The Sunday Times à l’initiative de Sir Francis Chichester Il s’agit de la première édition. Des neufs concurrents engagés, seul Robin Knox-Johnston reviendra à bon port. ↩︎
- Paru en 1971. sur La Longue Route, lire La longue route de Bernard Moitessier: quitter la terre pour habiter la mer, article de Karine Légeron, dans Paysages, parcours, cartes, habitations sous la responsabilité de Rachel Bouvet et Noémie Dubé, 2019 ↩︎
- Le mot est faible… ↩︎
- sur cette rencontre et ce naufrage, voir ce site ↩︎
- C’est une erreur d’interprétation. En fait, il cédera l’épave pour 20$ à deux jeunes plaisanciers, l’Américain Joe Daubenberger et le Suisse Reto Filli ↩︎
