Article de Michel Hontarrède, paru dans la Lettre des Amis n° 89, printemps 2019
À la suite d’une navigation sur Joshua, à l’automne 2017, j’ai relu deux ouvrages de Moitessier : Cap Horn à la voile et La Longue Route. Amoureusement reliés par mon père, ils figurent dans la bibliothèque familiale depuis leur édition chez Arthaud, respectivement en 1967 et en 1971.
Mais, entre ma première lecture d’adolescent et celle de 2017, 40 années d’activité professionnelle au sein de Météo-France se sont écoulées. Autant dire que j’ai porté une attention toute particulière aux remarques de l’auteur sur la météo. Et là, surprise ! Bernard Moitessier fait preuve non seulement d’un sens aigu de l’observation mais aussi d’une excellente compréhension des phénomènes.
Vent, nuages et pression.
Le cycle des vents
Dans Cap-Horn à la voile, lors de sa traversée de Tahiti à Alicante, à la date du 6 janvier, il mentionne « les coups de vent s’amorcent en principe par le nord-ouest… Après sa période de nord-ouest, les coups de vent continuent en soufflant de l’ouest… Puis le vent passe au sud-ouest en faiblissant pendant que la dépression s’éloigne vers l’est et le temps redevient maniable. C’est le cycle normal d’un coup de vent des hautes latitudes sud ». C’est effectivement le cycle normal dans l’hémisphère sud où, du fait de l’inversion de la force de Coriolis, les vents tournent « à l’envers » autour des dépressions par rapport à l’hémisphère nord. Pour ceux qui fréquentent plus les pertuis charentais que les eaux du Cap Horn, voici une astuce pour s’y retrouver : remplacer « sud » par « nord » et vice-versa.
Dans les quarantièmes sud, le vent ayant une composante sud (de sud-est à sud-ouest) vient du pôle, il est froid, comme les vents de nord chez nous. À l’inverse, les vents venant du nord viennent des tropiques et amènent de l’air plus doux comme ici les vents de sud.
Le cycle décrit par Moitessier correspond donc au cycle classique du passage d’un front froid que nous connaissons bien sur les côtes charentaises : vent de sud-ouest (de nord-ouest là-bas) se renforçant avec pluie et baisse du baromètre, puis vent d’ouest, et enfin rotation au nord-ouest (au sud-ouest là-bas) avec temps à grains et remontée du baromètre.
Baromètre…
Le baromètre étant le seul instrument météorologique à bord de Joshua, Moitessier en use abondamment, tout en sachant se poser les bonnes questions : un baromètre qui ne remonte pas comme il devrait après le passage du front, c’est peut-être que la dépression s’approche et/ou se creuse… méfiance.
… et observations fines
À la pression, il ajoute ses observations du ciel et des vagues. Ainsi au 18 janvier, il note « Un ciel couvert de cirrus, nuages fins et filandreux ressemblant souvent à des moustaches de chat, indique qu’il se passe probablement quelque chose quelque part.
Lorsqu’ils se transforment en cirro-cumulus, nuages soyeux, sans ombre, ressemblant à des friselis sur un lac, c’est que le quelque chose tend à se confirmer. Si une baisse barométrique s’en mêle, vérifier que les bosses de ris sont claires et que rien ne traîne sur le pont au crépuscule. Si la houle augmente hors de proportion avec le vent, se souvenir qu’il n’y a pas d’effet sans cause, et enfin si une houle secondaire, venant de nulle part, fait son apparition, c’est qu’elle vient forcément de quelque part et qu’il est préférable de ne pas y aller trop vite ».


Pour autant, Moitessier ne se berce pas d’illusions sur les capacités prédictives d’une simple observation ponctuelle : le marin isolé ne peut pas vraiment prévoir le temps. Il lui faudrait pour cela une carte météorologique établie d’après les observations communiquées à une station centrale par tous les navires circulant dans les différentes zones de l’océan, avec la direction et la force des vents le long des isobares, la position des centres de basses pressions, etc.
Peu de moyens, mais la maîtrise de la théorie norvégienne des fronts
Notons qu’à l’époque, il était déjà possible de recevoir en mer ce genre de documents, diffusés par radio fac-similé, mais cela nécessitait des moyens radio et une source d’énergie hors de portée des petits navires. Que n’aurait-il pas fait avec les cartes des modèles numériques de prévision du temps diffusées aujourd’hui par mail, notamment lors des courses océaniques ?
La description du passage d’un front froid, avec la rotation des vents, le défilé des nuages, les variations de pression associées, sont des phénomènes connus de longue date. Ils ont été décrits pour la première fois au début du XXe siècle par des météorologues norvégiens et constituent ce qu’on appelle la « théorie norvégienne des fronts ». À l’époque de Moitessier, cette théorie est largement diffusée dans les ouvrages de météo. Néanmoins, je pense qu’une telle maîtrise devait être rare parmi les plaisanciers.
Jet-stream et vent au sol
Le scintillement des étoiles…
Quant à la suite, elle me paraît encore plus étonnante. Dans La Longue Route, Moitessier mentionne souvent le lien entre coup de vent et scintillement des étoiles. Dans le chapitre 10, on peut lire « il n’y aura peut-être pas de coup de vent parce que les cirrus commencent à redescendre et que les étoiles scintillent assez peu ce soir, pour me dire que le vent n’est plus en colère là-haut ».
Il rapporte que, selon une croyance que lui a transmise un vieux pêcheur vietnamien, le vent souffle sur les étoiles pour les éteindre comme des bougies. Mais il n’y arrive pas et, fâché, il descend sur la mer pour se venger.

Mais chez Moitessier, science et tradition font bon ménage. Les propos du vieux pêcheur sont complétés par une explication de nature à satisfaire l’ingénieur le plus pointilleux. « Lorsque les vents sont forts dans la haute atmosphère, ils provoquent d’importantes différences de densité entre les couches d’air qui n’ont pas la même température. Alors les étoiles scintillent plus que d’ordinaire à cause de la réfraction accrue qui dévie la lumière. Et lorsque les vents d’altitude atteignent une grande violence, cela indique presque toujours l’approche d’une perturbation, ou tout au moins un temps perturbé ».
Une observation de l’interaction sol-altitude
Dans les années soixante, la relation entre vent d’altitude et mauvais temps au sol était évidemment connue mais certainement peu répandue. Il faut dire que les interactions sol-altitude sont complexes. Pour faire simple, on peut se contenter de dire qu’une accélération du vent en altitude provoque un appel d’air depuis le sol, d’où le creusement d’une éventuelle dépression et le renforcement des vents qui tournent autour. Les vents vont à leur tour modifier la répartition des masses d’air chaude et froide, au sol et en altitude, atténuant le déséquilibre de température à l’origine du vent. Les vents vont se calmer…jusqu’à ce qu’un nouveau déséquilibre apparaisse et que le cycle recommence.
Pour bien saisir ces interactions entre sol et altitude, la modélisation de l’atmosphère sur ordinateur est précieuse. Aujourd’hui, les modèles numériques de prévision du temps représentent parfaitement la répartition des vents, des pressions et des températures, en 3D et savent les faire évoluer au cours du temps. Dans les années soixante-dix, les modèles numériques de prévision du temps existaient déjà mais, faute d’une puissance de calcul suffisante, ils étaient loin d’être aussi fins, aussi justes, que maintenant. De plus, les sorties graphiques étaient rudimentaires ce qui ne facilitait pas la compréhension des mouvements de l’atmosphère.
Alors d’où Moitessier tenait-il ses informations ? De ses lectures sans doute. Il cite l’ouvrage Navigation par gros temps d’Adlard Coles et, dans les annexes de La Longue Route, il présente comme un chef-d’œuvre le petit livre illustré d’Alan Watts Instant Weather Forecasting. Peut-être aussi de ses contacts avec le service météorologique lors de son hivernage à Casablanca, avant sa première traversée de l’Atlantique sur Joshua. « Carte en main pour y pointer la marche des dépressions, Loïck et moi téléphonions deux fois par jour au bureau central de la Météorologie où un homme de l’art semblait avoir pris à cœur de faire bénéficier Joshua d’une bonne couverture-météo ».
Vagues scélérates
Des houles plus puissantes que d’autres
Si Moitessier observe nuages et pression pour tenter de prévoir le vent, la formation des vagues, de par leur dangerosité, l’intrigue beaucoup. Dans les annexes de La longue route, Moitessier dédie un long paragraphe aux lames géantes. « Tous ceux qui naviguent ont remarqué le passage occasionnel de certaines houles nettement plus hautes que les autres. On en rencontre même en Méditerranée. Je suppose que ces lames, anormalement hautes, sont provoquées par le chevauchement de plusieurs lames se déplaçant à des vitesses différentes. Il y a un peu de tout dans la mer : les houles principales, les houles résiduelles laissées par un ancien coup de vent, ou envoyées par une dépression très éloignée ».
Les vagues scélérates

Un transfert d’énergie ?
Au début des années 2000, les « vagues scélérates »(rogue waves ou freak waves en anglais) connurent un regain d’intérêt dans le monde scientifique suite à de nouveaux événements bien documentés. La « vague scélérate » est une vague anormalement haute au regard de l’état de la mer présent (plus de 2 fois la hauteur significative des vagues). Elle peut survenir par gros temps comme par temps relativement calme. Les études recensèrent les cas connus et firent le constat d’une fréquence supérieure à ce que prévoyaient les théories en cours. Des simulations en bassin furent réalisées. Différentes causes furent évoquées pour expliquer ces vagues anormales, l’explication la plus répandue étant celle d’un transfert d’énergie des vagues plus petites au profit d’une plus grosse.
La remontée brutale des fonds ?
Les navigateurs, eux, d’après leur expérience, craignent particulièrement l’effet de la remontée des fonds au-dessus du talus continental. Quand la profondeur d’eau passe brutalement de 2000 m à 100 ou 200 m, des mouvements internes à la masse d’eau, insensibles en surface, peuvent en effet se traduire par des déferlements en surface.
L’hypothèse de Moitessier
Mais de tout cela, rien dans les écrits de Moitessier, pas une ligne. En revanche, on trouve, toujours dans les annexes de La Longue Route », une hypothèse curieuse. « Comment s’est formé ce mur liquide qui a planté Tzu Hang1? Le chevauchement de plusieurs lames parallèles, juste au mauvais moment ? Je serais porté à le penser. Mais peut-être aussi certaines lames géantes ont-elles une toute autre origine : peut-être, par exemple, l’énorme remous provoqué par un très gros iceberg chavirant loin au Sud ». Cette explication n’a jamais été validée par les scientifiques ; elle n’a même jamais été reprise par qui que ce soit et paraît, aujourd’hui, totalement improbable.
Néanmoins, sur ce sujet, nous laisserons le mot de la fin à Moitessier :
Ce n’est qu’une hypothèse, bien sûr, mais il y a tant de choses étranges en mer.
- Une fois suffit, de Miles Smeeton, Arthaud, 1966. Récit du naufrage et présentation du couple Smeeton et leur bateau ↩︎
