Né sur le golfe de Siam, vivant les mêmes zones d’ombre que Monfreid, Moitessier s’adapte, sauve sa vie lors des conflits d’Indochine, refuse le préétabli, avance au fil d’un quotidien hors du commun.


Formé aux pratiques des pêcheurs du cap Saint-Jacques, Moitessier n’est pas un inventeur de la navigation : il découvre et applique. Slocum, Vito Dumas1, Gerbaud, Bardiaux2, Marin Marie, Van de Wiele3 sont ses inspirateurs. Son unique moteur est l’allègement de l’inutile selon un Zen inculqué par sa nounou.

Bernard, dès l’origine, rayonne de sa beauté intérieure.

Un homme de « rupture »

On note sa capacité à « tourner la page », bien que jamais remis du suicide de son frère François. Moitessier est un homme de « rupture » : avec sa famille, avec Marie-Thérèse, avec son ami d’enfance Deshumeurs, avec une « fiancée sérieuse », avec l’île Maurice, avec Françoise sa femme, avec sa « famille juive » du Kolkhoze, avec Ileana la maman de son fils Stéphan. Moitessier donne le sentiment qu’il a besoin de rompre avec le présent ! Seule a trouvé grâce sa première élève, Nicole Van de Kerchove. Ayant toujours aidé Bernard, y compris dans la préparation du Golden Globe, ce fut elle qui recueillit son dernier soupir.

Et la navigation ? Son frère Gilbert me dit un jour : « Je ne comprends pas votre admiration pour Bernard. C’était un piètre navigateur, la preuve est qu’il a perdu tous ses bateaux… par échouage ! ». Quand, avec peu de matériel, on navigue véritablement, les aléas dont Moitessier a fait la dure expérience sont sur la route. La navigation trop précise n’était pas son obsession et sur le Snark4, le sextant ne servait à rien : il ne savait pas l’utiliser.

L’homme mérite le détour. Ileana arrivant sur Joshua, porteuse d’une « bouteille de rhum » de la part d’un ami, lequel avait « intuité » sa compatibilité avec Bernard, vit rapidement l’intuition confirmée ! Elle ajoute : « Je suis certaine qu’avec son tempérament, il y a longtemps qu’il s’est échappé de sa tombe ».

Un peu « Merci » et très peu « Au revoir »

Sans faire injure à sa mémoire, on évoque le nombre élevé de ses amoureuses. Était-il ingrat ? Un peu.

J’ai rencontré ses amis Mauriciens, la famille Labat, Marcel de Nanclas, donateur de pièces de Jacquier, la Sauvageonne, Pierrot Rouillard, usager du chantier avec Bernard, bien d’autres encore, ainsi qu’une de ses… camarades qui lui a refusé un baiser et a passé sa vie à le regretter ! L’unanimité se fait sur sa disponibilité, sa débrouillardise et sa recherche de la productivité. Tous constatent aussi son détachement. Bernard ne se sentait obligé à l’égard de personne, mais en réalisant ce que l’on attendait de lui. Sur l’île de Saint-Brandon, Bernard a mené les pêcheries de main de maître, a réglé les problèmes pendant un an au milieu de plus de 100 hommes, sans alcool ni femme ! Puis un jour son bateau à peine terminé, Bernard est parti, disant un peu « Merci » et très peu « Au revoir ».

Qui était vraiment Bernard Moitessier ?

La question revient lancinante et ce n’est pas de son « hiéroglyphique » portrait par Lorena Bettochi que viendra la réponse.

Portrait de Moitessier en 1993

La question revient lancinante et ce n’est pas de son « hiéroglyphique » portrait par Lorena Bettochi5que viendra la réponse.


  1. Premier navigateur solitaire à avoir doublé le cap Horn ↩︎
  2. Premier solitaire à avoir franchi le Horn d’est en ouest (contre les vents dominants), en plein hiver (austral) 1952 à la barre d’un voilier de 9,38 m en bois, Les Quatre-Vents. ↩︎
  3. Naviguant avec son mari Louis, Annie Van de Wiele sera la première femme à faire le tour du monde à la voile en 1951, raconté dans Pénélope était du voyage ↩︎
  4. Le Snark était une jonque chinoise nommée ainsi en hommage au Snark de Jack London sur lequel l’écrivain entreprit de 1907 à 1909 un voyage dans l’océan Pacifique. Son récit The Cruise of the Snark parait en 1911. Ce bateau avait été nommé ainsi en hommage à un poème de Levis Carroll The Hunting of the Snark, paragon de l’absurde. ↩︎
  5. Elle travailla sur le rongorongo, système de signes gravés sur bois qui pourraient constituer écriture ou moyen mnémotechnique pour des récitations de mythes ou de généalogies. ↩︎