Une longévité exceptionnelle

La lutte contre l’envasement a commencé dès la création du port de La Rochelle. Les courants, la direction des vents dominants, un plan d’eau abrité favorisent l’accumulation des sédiments. La première drague à godets arrive dans le port en 1867. D’autres la remplaceront. Celle qui nous intéresse, désarmée au port de Nantes depuis 1951 est la D6, construite en 1906 par les Ateliers et Chantiers de la Loire et qui servait à l’entretien des profondeurs de l’estuaire.

L’arrivée à La Rochelle

Le 4 avril 1957, D6 arrive en remorque à La Rochelle. La chaîne des godets et les pièces de rechange ont été chargées sur un chaland remorqué par un des porteurs. Elle commence à travailler dès la fin du mois. En 1959, les porteurs Saint-Marc et Bout Blanc, très éprouvés par la guerre, subissent une restauration complète à Nantes.

La drague D6, dans les années 1980

Voici la D6 au travail dans le bassin des chalutiers avec le porteur de déblais Saint-Marc à la fin des années 80. Ph. Yves Gaubert.

D6 donne satisfaction et extrait ses 350 000 m³ par an.

Modernisation à partir de 1964

En 1964, la DDE a enfin les moyens de remplacer les chaudières à charbon par une chauffe au fuel. En 1966, pour augmenter la stabilité de cette drague de rivière, la coque est élargie de 0,80 m de chaque côté. Pour passer d’une capacité de dragage de 13 à 16 m de profondeur, une élinde1 plus grande (26,76 m) est installée. La chèvre2 avant, qui permet de descendre et remonter l’élinde est remplacée par une autre plus haute et plus forte. Le treuil d’élinde à vapeur fait place à un moteur électrique dont le groupe électrogène est alimenté par un moteur diesel Baudoin DP6.

La drague ainsi transformée peut mieux assurer sa mission avec la nécessité de creuser toujours plus profond pour des bateaux de plus en plus gros autant au port de pêche qu’au port de commerce.

Des années de bons et loyaux services

En 1966, le havre d’échouage est dérocté à la dynamite pour le creusement d’une souille destinée à la plaisance. D6 remonte les déblais.

La drague participe ensuite à la construction du port des Minimes pour le creusement des bassins. Les godets vont détruire les restes des bateaux coulés par Richelieu pendant le siège. « On a démoli les bateaux enfouis, raconte Roger Barbotin, capitaine d’armement, c’étaient des bateaux chevillés, gournablés3 en bois, des galions en chêne construits à Mortagne sur Gironde pour être coulés là. On remontait des longueurs de bordés de 3 à 4 m. En sortant de l’eau, le bois tombait en morceaux, les fibres se séparaient ».

En février 1966, par coefficient 47, le chalutier Les Baleines s’échoue au milieu du chenal de La Rochelle à la pleine mer ! Moteur plein gaz, il se dégage de la vase molle. Un dragage régulier s’avère plus que jamais nécessaire. Le remplacement de D6 par un engin plus moderne revient régulièrement à l’ordre du jour. La décision est retardée d’année en année. On s’efforce de faire durer la drague le plus longtemps possible.

Un remplacement indispensable

D’ailleurs, l’ensemble du parc des dragues appartenant à l’administration a besoin d’être renouvelé, si bien qu’en 1980 est créé le GIE (groupement d’intérêt économique) Dragages-ports, une société privée où l’État détient 51 % des parts et les ports autonomes 49 %. Sa mission est la reconstitution du parc de dragage. Des engins performants sont construits pour les grands ports. D6 est la dernière drague qui reste encore à remplacer.
Le GIE a fait l’acquisition d’un chaland de 60 m de long qui doit être transformé en drague aspiratrice en marche et remplacer TD6. En juillet 1986, le Bout Blanc a été définitivement désarmé. D6 et Saint-Marc sont en sursis jusqu’en avril 1988. L’année suivante, la Cap d’Aunis, la nouvelle drague, entre en service travaillant en alternance avec la D6 le temps de sa mise au point. Le nouveau navire ne nécessite que huit marins contre vingt-six pour la drague à vapeur.

La D6, monument historique

Retirée de la flotte après 83 ans de bons et loyaux services, la D6 est classée monument historique4 fin 1992 grâce à Patrick Schnepp et au musée ; le dossier est accepté par les affaires culturelles. Les deux porteurs, le Bout Blanc et le Saint-Marc connaissent un autre sort. Le premier est ferraillé à La Repentie et le second, vendu, disparaît des radars.

À l’abri !

Ne pouvant accueillir cet engin très encombrant dans l’immédiat, le musée obtient sa mise à l’abri dans une alvéole de la base sous-marine. Avec les acquisitions de bateaux qui se succèdent et un développement rapide, l’équipe du musée est très occupée. Elle instaure tout de même une surveillance régulière de la vieille dame dans sa retraite.
Ce n’est qu’avec l’installation à terre en 1995-1996 que le musée peut envisager d’accueillir la drague, d’autant que le slipway est disponible après le départ de la pêche. L’idée de Patrick est d’y conserver l’engin en le rendant accessible à la visite. Michel Crépeau n’est pas enthousiasmé par cette perspective, ce monstre à l’aspect préhistorique n’est pas vraiment sexy.
Patrick qui a déjà fort à faire avec le chantier du musée à terre, remet l’idée à plus tard.

Prisonnière de son alvéole, mais entretenue

À chaque étape de l’histoire du musée, son directeur aura à cœur de réserver une place pour la drague. Mais les années passent et la drague reste prisonnière de son alvéole

conduite de la machine à vapeur de la D6
La conduite de la machine à vapeur. Ph. Yves Gaubert.

Elle n’est pourtant pas totalement abandonnée. La lecture du calendrier des périodes d’entretien et de sauvegarde, de la surveillance annuelle dont elle est l’objet montre que de nombreux travaux ont été effectués années après années : carénage dans une des formes, renflouement après avoir coulé dans l’alvéole. Plus de 1 million d’euros ont été dépensés entre 1992 et 2023. Il en aurait sans doute fallu beaucoup plus pour la maintenir dans son état de 1989. Mais pendant ce temps-là, le musée, toujours à court d’argent à défaut de fonds propres, est devenue une référence nationale en tant que musée maritime et a dû entretenir une flotte coûteuse de grands bateaux, le France 1, l’Angoumois, le Saint-Gilles, le Manuel-Joël, Joshua

Puis quelque peu abandonnée

En 95-96, le musée s’installe dans le sud de l’encan avec une première muséographie. En 2004, il ferme pour de grands travaux de transformation dont le coût élevé est critiqué par l’opposition municipale.

La D6 dans la forme de radoub en 2025

Cachée dans son alvéole à La Pallice, la drague est passée au second plan. Elle a aussi manqué de défenseurs militants. L’association TD6 crée en 1986 a disparu de la circulation. Les Amis du musée ont entretenu et fait naviguer Joshua, plus amusant que de penser à un vieil engin que la plupart n’ont jamais vu.

Bien qu’ayant été le premier à évoquer la conservation de la drague dès avril 1986 dans un article du Marin5, pris par mes activités professionnelles, j’ai été attentiste.

Accepter la réalité

Le résultat de cette histoire est une coque irrécupérable qui, de plus, est amianté avec le coût que cela suppose. La déconstruction prévue avec la récupération des éléments significatifs va s’élever à 800 000 euros.

La déconstruction a commencé6. Ph. Yves Gaubert

Une restauration complète aurait un coût prohibitif en ces temps de régression des budgets culturels. Comme il est trop tard pour se lamenter ou chercher des boucs émissaires, le musée se pose la question de savoir ce qu’il est possible de sauver et comment le valoriser.


  1. Élinde : bras articulé d’un excavateur ou d’une drague ↩︎
  2. Chèvre : structure installée pour lever des charges ou mettre en place un mât ou un équipement. Une chèvre comprend généralement un treuil à son point bas et un système de palan en haut pour diviser les efforts nécessaires à la manœuvre. ↩︎
  3. Une gournable est une longue cheville de chêne ↩︎
  4. Cf la notice sur la drague dans Palissy, base du patrimoine mobilier français ↩︎
  5. Article paru le 18 avril 1986 ↩︎
  6. L’élinde a été coupé, le beffroi déshabillé. L’élinde est la pièce qui portait la chaîne des godets, le beffroi est la superstructure qui porte les roues qui entraînent la chaîne des godets ↩︎