Adolescent, j’aimais l’idée de Paris Port-de-mer1 dans Bourlinguer de Blaise Cendrars (1948), sans savoir qu’il s’agissait d’un vrai projet technique soutenu par une société de promotion dont le directeur était un hydrographe alors très célèbre, Anatole Bouquet de La Grye.

À l’époque (et maintenant ?), les travaux maritimes n’étaient pas des plus prisés des ingénieurs français, du fait notamment de la complexité du milieu marin et des difficultés pressenties à la nécessaire concertation des populations locales.

Or, si Bouquet de La Grye se lance dans ce projet de Paris Port-de-mer, c’est parce qu’il a réussi un chantier remarquable sur ces deux plans… le port de La Pallice à La Rochelle.

1876. Un troisième bassin à flot pour La Rochelle ?

En 1876, en effet, le ministère des Travaux Publics lui avait demandé l’étude d’un troisième bassin à flot pour le port de La Rochelle. L’initiative était venue vers 1870 des armateurs rochelais : Gabriel Admyrauld2, Alcide d’Orbigny3 et bien entendu Franck Delmas qui eut l’idée de saisir l’État, notamment parce qu’à l’époque on pensait agrandir le port de commerce dans le Marais perdu4 qui relevait du Domaine maritime.

La réponse fut cinglante (mars 1874) : « Rien ne paraît (…) justifier, pour le moment, la création d’un nouveau bassin à flot ! ». Ce refus va entraîner la mobilisation des Rochelais et les Ponts et Chaussées admettront bien vite la nécessité d’un troisième bassin à flot tout en objectant le peu de profondeur de la baie de La Rochelle. Ce qui était un argument incontournable.

À proximité de la rade de La Pallice

Bouquet de La Grye proposa alors la rade de La Pallice où les grands navires venaient mouiller en eau profonde depuis des temps immémoriaux. Il écrit dans ses conclusions : « Un port ne saurait être mieux placé qu’à proximité d’une rade de refuge, et celle de La Pallice doit être réclamée par les Rochelais comme le vrai mouillage de leur ville dont elle est distante de 4 milles. Ses fonds vont de 6 à 12 m ».

Il sut convaincre et venir à bout de l’opposition locale, surtout soutenue par la Compagnie de chemin de fer des Charentes5. En 1878, le ministre Freycinet intégra l’extension du port de La Rochelle dans son programme de financement. Le projet fut adopté après enquête d’utilité publique en 1879, la loi votée en 1880 et le chantier s’acheva en 1890.

La rade de La Pallice jouxte un marais dit « la Mare à la Besse » envahi aux grandes marées et séparé de la mer par un simple cordon de galets. Une fois creusé, ce marais deviendra l’actuel bassin à flot. Un bassin à flot perdu au milieu d’une lande. Mais avec un énorme potentiel selon Bouquet de La Grye qui voit dans cette lande d’immenses possibilités d’agrandissement.

1890 : un port d’avenir

Le port de La Pallice, inauguré par le président de la République le 19 août 1890, semble alors promis à un grand avenir national.

Bateau l'Elan, portant le président Sadi Carnot 1890 pour l'inaugurtion du port de La pallice
L’Élan, portant Sadi Carnot, ph. de Van Bosch, médiathèque de La Rochelle

On pouvait lire dans la revue Le Génie Civil du 16 août 1890 : « Les conditions actuelles de la concurrence maritime se résument dans cette formule : avoir des ports d’accès immédiat et sûr, accessibles par tous les temps aux navires du plus fort tonnage. Est-ce que, à ce point de vue, la nature n’a pas tout fait pour La Rochelle, ou du moins pour La Pallice ? (…) Il est tout naturel de croire que beaucoup d’entre les navires faisant la navigation transatlantique seront tentés par les facilités que leur offre le nouveau port, ils voudront éviter les difficultés, les lenteurs, les dangers de la remontée de la rivière de Bordeaux. La Pallice, d’ailleurs, pourra facilement envoyer sur Paris, sur l’intérieur, surtout le continent, marchandises et voyageurs qui débarqueront, grâce au réseau ferré qui la relie à Nantes d’un côté, à Paris, au centre de la France, à Bordeaux. En l’état actuel, le nouveau port peut suffire à un mouvement de 703 000 à 800 000 tonnes ; mais le développement et l’agrandissement de cet établissement sera facile, et il est à désirer qu’il soit bientôt nécessaire et que nous voyions se réaliser la prédiction de M. Bouquet de la Grye, disant qu’on était en droit de s’attendre à voir se créer un véritable Liverpool français dans une situation aussi avantageuse et aussi sûre. Les travaux font le plus grand honneur aux ingénieurs qui les ont dirigés et aux entrepreneurs qui les ont exécutés ».

Le développement fut plutôt lent, il faut l’avouer.

Même si La Pallice est aujourd’hui le 7port français, le tonnage n’a rattrapé celui de Bordeaux qu’au début du XXIe siècle et reste loin derrière celui de Nantes-Saint-Nazaire. Pourtant, La Pallice restera, comme l’avait vu Bouquet de la Grye, le seul port abrité en eaux profondes et aisément accessible de toute notre côte Atlantique. Les Américains en 1917 et en 1945 semblaient l’avoir mieux compris que les Français…

Le projet Paris Port-de-mer6

C’est fort de sa réussite à La Rochelle, qu’en 1907, encore âgé de plus de 80 ans, Bouquet de La Grye défend devant la Chambre des députés son projet de « Paris Port-de-mer. » Il échoua comme chaque année. Il voyait grand : Paris et le reste du monde, mais il se heurtait aux intérêts particuliers, faisant bien sentir que lui, l’ingénieur vertueux, représentait l’intérêt général. Ce qui était sans doute intolérable pour beaucoup. Aussi après sa mort en 1909, Bouquet de La Grye tomba-t-il dans l’oubli. Seuls un bout de quai de La Pallice et une rue inhabitée de La Rochelle portent son nom.

Ingrate postérité.


L’article est suivi de la biographie d’Anatole Bouquet de La Grye, ingénieur hydrographe, astronome, inventeur.

Photographie de Bouquet de La Grye en 1884
Photographie de Bouquet de La Grye en 1884, BnF

Il naquit à Thiers le 29 mai 1827. Entré à l’École Polytechnique en 1847, il en sortit ingénieur hydrographe. En 1852, jeune ingénieur, il releva les côtes de l’île d’Elbe et de la Toscane puis, peu après, fit une reconnaissance de la Loire maritime. Ensuite vinrent les relevés des côtes alors inexplorées de la Nouvelle-Calédonie (1853 et suivantes), du Banc de Rochebonne (1859), d’Alexandrie (1861). En 1863, il fit une révision des cartes hydrographiques du littoral atlantique de la France établies par Beautemps-Beaupré. On lui doit des travaux sur l’amélioration de la rade de Saint-Jean-de-Luz, sur la création d’un port au cap Breton et sur les moyens de combattre l’envasement du port de Lorient. Il réussit à faire créer de toutes pièces le port de La Pallice (voir ci-contre).

Autant astronome qu’ingénieur, il a fait partie de missions scientifiques importantes. En 1868, il fut un de ceux qui observèrent le passage de Mercure sur le Soleil. En 1874, l’Académie des sciences le chargea d’aller étudier le passage de Vénus à l’île Campbell. L’état de l’atmosphère empêcha les observations ; mais il fut plus heureux dans une seconde expédition du même genre, et dans le même but, effectuée au Mexique en 1882 dont la Bibliothèque Nationale conserve un très beau fond photographique.

Indien Kikapoes au Mexique en 1882
Indien Kikapoes, photo de l’expédition Bouquet de La Grye de 1882

Il était aussi inventeur. Un autre aspect de sa personnalité est en effet sa propension à réaliser les outils dont il a besoin pour l’observation. C’est ainsi qu’on lui doit : un cercle azimutal à microscopes, substitué au théodolite répétiteur pour les triangulations, un séismographe enregistreur, un pelomètre7 pour la mesure de vase contenue dans l’eau, etc.

Membre président du Comité des travaux historiques et scientifiques, président de la Société astronomique de France, membre président en 1896 de la Société de géographie, il fut aussi membre de l’Académie des sciences de 1884 à 1909 et son président à partir de 1902.

Il mourut à Paris le 22 décembre 1909.


  1. Début du texte de Cendrars : « Comme le serpent de mer, Paris, Port-de-Mer, est encore un de ces sujets qui passent en première page, les jours creux, au mois d’août, quand les journaux n’ont rien à monter en vedette (on ne peut avoir tous les ans une guéguerre, la der-des-ders à annoncer comme vacances !) et que l’équipe des rédacteurs restée au boulot et qui dénigre et envie les copains en villégiature sur les plages ou en excursion dans les montagnes, et attendant impatiemment son tour de partir aussi, ne sachant que mettre ni que faire pour se tirer d’ennui, se bat les flancs et finit par succomber à la routine (aussi paradoxal que cela puisse paraître, même cette profession alerte de mise en pages, d’improvisation, de chasse à la sensation, de concours de manchettes et de titres quotidiennement renouvelés, a sa routine !) et au sommeil devant un dernier demi, tout le monde en bras de chemise, la visière verte ou les lunettes noires sur les yeux, bâille, s’étire, s’allonge, les pieds sur le bureau, les chaises à vis et les fauteuils tournants dangereusement inclinés en arrière, la tête renversée, la bouche ouverte, les pipes éteintes ou, même, roulant sur le sol, toute la salle de rédaction écrasée par la chaleur et ronflant du sommeil du juste malgré les rotatives qui impriment les mensonges et les histoires d’été à dormir debout et qui ébranlent tout l’immeuble, des sous-sols à la terrasse du dernier étage.
    Paris, Port-de-Mer ! ».
    ↩︎
  2. Sur cette famille d’armateurs, cf Nicolas Champ, « Admyrauld, famille de négociants et hommes politiques rochelais », in Dictionnaire biographique des protestants français de 1787 à nos jours, 2015, tome 1, p. 17-18 ↩︎
  3. Il s’agit d’Alcide Charles Jean Dessalines d’Orbigny, fondateur de l’armement d’Orbigny et président de la Chambre de commerce et d’industrie de La Rochelle de 1893 à 1907. ↩︎
  4. Actuelle zone des Minimes ↩︎
  5. Pour une première approche de l’histoire de cette compagnie, voir l’article qui lui est consacré dans Wikipedia, ainsi que ces photos. ↩︎
  6. Le projet est mis au point en 1886, d’après Max de Nansouty, ingénieur et journaliste français. Sur ce projet, voir :
    Paris, port de mer, par Bouquet de la Grye, 1892
    Paris, port de mer, un projet vieux d’un siècle, sur le site La France pittoresque, selon un article paru dans les Annales politiques et littéraires de 1911.
    Et enfin, un article de Jean Fleury, paru dans la Revue des deux mondes, tome 104, 1891.
    ↩︎
  7. Cf la description de l’appareil dans la Revue maritime, 1902 ↩︎