Article en trois épisodes de Denis Chabassière, paru dans la Lettre des Amis n° 81 et 82, 2016
La vedette : notre Régulus, vaisseau de 74
Ce 74-là est le chef-d’œuvre d’un architecte naval particulièrement talentueux : le Brestois Jacques-Noël Sané (1740-1830). Le prototype du 74 est lancé à Toulon en 1739, baptisé Le Terrible, il est né de la volonté de Maurepas (1701-1781), ministre de la Marine de Louis XV, de doter les forces navales d’un navire de second rang rapide et puissant. En 1743, son armement se réduit de 78 à 74 canons, et la construction, plus ou moins en série, est initiée. On peut donc considérer que le 74 est né cette année-là. Il sera copié par toutes les flottes européennes…
C’est un gascon, le chevalier Jean-Charles de Borda (1733-1799) qui, avec la complicité et l’imagination de Sané peut en 1783 lancer à Brest le premier-né d’une longue série standardisée : Le Téméraire. La légende prétend que le premier 74 de cette série, capturé par les marins d’outre-manche, est, comme c’était la coutume, visité, mesuré, et retranscrit en plans par les ingénieurs anglais. Muni de ses rouleaux de papiers, le Lord Admiral se rendant à une réunion au siège de l’amirauté, les jette sur la table et déclare :
Messieurs, nous avons cent ans de retard !
En quoi ce 74 de classe Téméraire conçu par l’exceptionnel Jacques-Noël Sané est-il révolutionnaire ? C’est une frégate avec la puissance de feu d’un vaisseau de haut rang. C’est-à-dire qu’il allie vitesse, manœuvrabilité et puissance, imparable !
Il faut lui reconnaître d’autres qualités : rapidité de mise en chantier, facilité de réparation que procure la construction standardisée qui, de plus, permet d’abaisser les coûts, imparable !
Il n’y aura pas moins de cent sept navires construits de 1783 à 1813 à Brest, Lorient, Rochefort et Toulon sur ce modèle du Téméraire, un bâtiment armé tous les cent jours, un record. Le Redoutable est, lui aussi, un enfant de Sané et un frère du Téméraire.
Le Régulus est lancé à Lorient en 1805. Son nom même peut prêter à interprétation.
Régulus, c’est aussi un sénateur romain Marcus Atilius Regulus(8), consul en 267, son destin est exemplaire pour les antiques. C’est le modèle de la virtus romaine. Vainqueur des Carthaginois à l’occasion d’une des plus grandes batailles navales au sud de la Sicile, puis vaincu et captif, il incarne le courage, le respect de la parole donnée, la tragédie de la destinée
Notre 74 illustre ses deux homonymes, se battant comme le roi des animaux et instrument du fatum.
Ses dimensions impressionnent : 56 mètres de longueur de coque, 14.90 mètres de bau, et 7.26 mètres de tirant d’eau en charge pour un déplacement de 5 620 tonnes. Ces mesures doivent être comparées au tirant d’eau d’une corvette de l’époque, environ 3,70 mètres, ou d’une frégate type Hermione qui cale 5,78 mètres. Réparé à Rochefort après l’affaire des brûlots, les dégâts ont été tels que le Régulus n’est plus jugé apte à reprendre la haute mer. C’est donc lui, le Régulus, qui est choisi pour l’impossible passage de Maumusson.
Et l’on attend…
L’exposé du problème est limpide : comment faire passer un navire de 15 mètres de large et de plus de 7 mètres de tirant d’eau quand la hauteur d’eau est à peine supérieure dans une passe étroite et dangereuse et, qu’au débouché, vous attendent les bouches à feux ennemies ? Impossible n’est pas français ?
L’ordre est donc donné à Lacrosse par Napoléon, en août 1811, de faire sortir la flotte par Maumusson1. Trois frégates, désarmées à l’occasion pour réduire leur tirant d’eau, sont menées telles des « Boute-en-train » face à l’obstacle en rade d’Aix le 19 septembre. Il s’agit de trois rescapées des brûlots : l’Elbe, l’Hortense, et La Pallas. Ces trois glorieuses sont escortées d’une flottille de petits bâtiments destinés à leur apporter aide logistique et protection. De même, à terre, les forts d’Oléron, du Chapus, de Royan ont été richement pourvus en hommes et en armement.
Et l’on attend… Une première maline2, une deuxième maline. Enfin le samedi 23 novembre par un faible coefficient de 55, hauteur d’eau à pleine mer environ 5.20 mètres, l’Elbe appareille et gagne sans encombre la rade des Bris où elle est rejointe par ses deux sœurs le 29 novembre. Mais la croisière anglaise veille ! Une frégate et une corvette viennent prestement se poster au débouché de Maumusson annihilant toute velléité d’évasion.

Et l’on attend… Une première maline, une deuxième maline. C’est seulement le 23 janvier 1812, soit cinq mois après l’ordre initial, que l’heureuse conjonction de conditions hydrographiques, météorologiques et d’absence de tunique rouge au large d’Arvert, permettent à Decrés d’annoncer à l’empereur que : Oui, ils le firent !
- Dominique Droin Histoire de Rochefort, tome III, déjà cité ↩︎
- Maline : employé en Aunis pour désigner les marées de vives eaux (du latin malina=marée) ↩︎


