Préparatifs

Ce succès enhardit sa Majesté Impériale, on a cependant conscience que l’exploit nécessite une préparation plus poussée. Pour réussir à faire passer les 7.30 mètres de la cale du vaisseau de 74 canons il faudra :

  • Lui soustraire ses canons pour l’alléger.
  • Renforcer les défenses d’Oléron, du Chapus, d’Arvert, de Royan et s’assurer du concours des canonnières en poste afin de prévenir tout débarquement anglais, événement fâcheux pour un bâtiment désarmé. C’est la mission de Rivaud1.
  • Draguer, c’est Bonnefoux qui dirige l’opération, les parties délicates du banc Lamouroux.
  • Installer, tout au long du parcours : bouées, chaînes câbles et grelins, et mouiller des corps morts sur lesquels puisse s’amarrer en cas de besoin la vedette de l’exploit. Le pilote se charge de baliser.

C’est parti !

L’ordre définitif arrive début 1813, après le passage de la Bérézina, ça donne confiance !

Napoléon désigne le Regulus comme vedette et promet l’Aigle de la légion d’honneur au premier pilote qui réussira. Depoix est requis. Tout le mois de février est consacré aux préparatifs pour profiter de la grande marée du 5 mars 1813, voire celle du 3 avril, toutes deux de coefficient 110, avec environ 6,75 mètres de hauteur d’eau à pleine mer.
Et l’on attend… le Regulus qui tarde à sortir de la Charente. Le 15, il est encore en rivière entre Martrou et Soubise, le 16 mars Bonnefoux reçoit le signal que le capitaine de frégate Levêque a mouillé sous Aix.
Et l’on attend… le Regulus désarmé et vulnérable qui n’ose s’offrir aux bordées des quatre vaisseaux de la Croisière qui l’ont repéré, reste au mouillage à l’affût d’une opportunité.

Enfin ! Le 4 avril Levêque appareille nuitamment, sans témoin, et Depoix mène avec succès à travers le coureau d’Oléron, de bouée en bouée, le bâtiment qui mouille en rade des Bris à six heures trente du matin.
Il la veut, sa médaille, le pilote Depoix, et Bonnefoux plaide sa cause auprès de Decrès :

Sa tâche est à peu près remplie. Il sera donc juste de lui accorder la récompense sur laquelle il compte. La lui refuser serait le décourager et perdre le fruit de son exemple pour les autres pilotes chez lesquels il convient de faire naître, par l’espoir d’un prix aussi honorable, l’envie d’imiter leur camarade.

On attend… le franchissement de Maumusson

Pointe_de_Gatseau_Oleron, 2009, par Babouchkaya

Le ministre veut, lui, franchir Maumusson pour l’annoncer à l’Empereur, avant que d’épingler la décoration sur la poitrine du gars du Chapus, alors ? Alors, on attend…Maumusson


Pendant ce temps, René Primevère Lesson, chirurgien de troisième classe à bord du Régulus observe un phénomène étonnant. « Un courant venant de la haute mer nous apportait chaque jour, dans les mois d’avril et de mai, des milliers de sèches récemment privées de la tête et de leurs tentacules ; ces sèches formaient des bancs si épais que les quatre cents hommes d’équipage en desséchaient la chair et s’en nourrissaient. Les pêcheurs nous assurèrent que les marsouins occasionnent des dégâts parmi ces mollusques, et qu’ils rejetaient le corps à cause de l’axe calcaire qu’il renferme 2».

On ne meurt pas de faim à bord ! Et c’est tant mieux, car le 1ᵉʳ mai le Régulus n’a pas bougé, voici presque un mois qu’il est stationnaire. Que Levêque soit passé second, offrant son poste au commandant de vaisseau Fauveau, ne change rien à la principale difficulté de l’épreuve : la croisière anglaise…

Ils ne lâchent pas le pertuis de Maumusson alertés qu’ils ont été en voyant disparaître le Régulus de son mouillage d’Aix sans qu’il soit signalé par le pertuis d’Antioche. Ce ne sont pas moins de six bâtiments qui croisent dans les parages d’Oléron. Et pas plus Fauveau que Levêque avant lui, ne souhaitent autoriser le franchissement au pilote Depoix pour subir, une fois passé de l’autre bord, le feu de l’Anglais sans pouvoir riposter.

Depoix, lui, en veut toujours pour sa médaille, mais les conditions ne sont guère favorables même si le ministre insiste auprès du préfet : « Vous sentez de quel intérêt il est pour la Marine qu’un vaisseau de 74 ait franchi avec succès une passe dans laquelle on hésita, il y a quelques années, d’engager une corvette. Il me sera fort agréable de l’annoncer à l’Empereur qui attache beaucoup d’importance au succès de cette opération ».

Et l’on attend… Que la croisière veuille bien disparaître.

27 mai 1812, on passe !

C’est le 27 mai au matin avec un coefficient de 76 et environ 5 mètres 60 de hauteur d’eau ; il va falloir jouer serré ! On s’engage à dix heures quarante-cinq, on franchit Maumusson et le navire confié à Antoine Bauchère pour le mener à travers le banc de la Mauvaise arrive à deux heures et demie de l’après-midi en Gironde. Le Régulus pénètre dans sa sépulture. Mais cela est un autre récit.

Decrés est ravi : « J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence que le 27 de ce mois, les vents ayant tourné dans la matinée vers le nord et le nord-est, et l’ennemi n’étant pas à l’ouvert du pertuis de Maumusson, les capitaines Fauveau et Levêque profitèrent de ces circonstances favorables pour conduire Le Régulus dans la Gironde ». Depoix aussi est fier, qui pourra accrocher son étoile à la boutonnière. Et Bauchère aussi qui galéje un peu en laissant accroire qu’il a tout fait : une Légion d’honneur pour son babil et sa constance, il la recevra en 1823… du roi, le remerciant vraisemblablement à l’occasion pour sa complaisance à piloter la flotte anglaise dans l’estuaire en juillet 18153!

Difficultés bien incomprises…

Le metteur en scène quant à lui n’a rien compris de l’extravagance de la chose ; il en redemande à Decrès
« Monsieur le duc Decrès, je vois avec plaisir que Le Régulus a passé. Tâchez de faire passer, d’ici au mois de septembre, 5 autres vaisseaux afin qu’ils puissent appareiller en octobre pour se rendre à Brest. Je mets une grande importance à avoir à Brest une escadre de vingt vaisseaux ». L’empereur n’ayant de 1800 à 1813 consacré au budget de la marine moins du tiers que ce que les Anglais avaient dépensé pour leur flotte4 devait se contenter d’expédients, mais les événements allaient se précipiter.

En août il y aurait Dresde, Leipzig en octobre, et fin décembre Schwartzenberg et l’armée de Bohême franchiraient le Rhin… On aurait d’autres sujets d’intérêts, et, entre autres, de mener la magnifique campagne de France en février 1814 : Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vauchamps, pour se distraire et laisser aux chimères ce qui n’aurait jamais dû en sortir.

Mot de la fin

Laissons le mot de la fin au joli texte de notre chirurgien Rochefortais de troisième classe, futur naturaliste, botaniste, ornithologue. Il a 19 ans.

« Le vaisseau de 74 canons Le Régulus avait été armé à Rochefort, et comme les Anglais bloquaient la rade de l’île d’Aix, l’empereur en avait fait le sacrifice, et c’est à travers les bancs de sable si dangereux de Maumusson qu’on tenta de le faire passer. Un pilote célèbre dans l’Aunis, le sieur Dupuis (sic), parvint à réaliser cette dangereuse tentative, et l’étoile de la Légion d’honneur lui fut donnée comme récompense de son talent et de son succès. Jamais je n’oublierai le jour où le vent nous aida, par son souffle modéré, à franchir les bancs mobiles au milieu desquels sont tracés de sinueux canaux ; c’est sur ce point du golfe de Gascogne, si renommé par ses naufrages, dans ce détroit dans lequel la mer déferle avec violence que nous nous engageâmes par un de ces jours tièdes qui raniment la nature. Que d’anxiétés dans tous les regards, suivant avidement les moindres gestes du pilote ! Que d’intérêt lorsqu’on le voyait relever ses balises et calculer combien encore restaient de pouces d’eau sous la quille. Enfin, après de cruelles angoisses, après avoir touché deux fois, notre vaisseau franchit les obstacles, et bientôt il entra dans la Gironde où il devait servir de stationnaire ».

Ce vaisseau était le même qui soutint, sous le brave capitaine Lucas, le feu des Anglais lors de l’incendie de l’escadre française en rade de l’île d’Aix, et qui resta plus d’une semaine échoué, sans que les brûlots soient parvenus à le détruire. Tel était Le Régulus, vaisseau peu propre à prendre la mer par sa vétusté, mais très bon encore à servir de sentinelle perdue sur nos côtes alors menacées par les flottes anglaises…


  1. R.P Lesson «Paris littéraire première année 1843-1844» – Incendie du vaisseau le Regulus
    en 1814. p 554-555 ↩︎
  2. R.P. Lesson Histoire naturelle générale et particulière des mammifères et des oiseaux décou-
    verts depuis la mort de Buffon
    -Cétacés- 1834 Paris ↩︎
  3. Guy Binot déjà cité ↩︎
  4. 1726 contre 5 607 millions de francs or germinal pour être précis, in Patrick Villiers, Vaisseaux français en 1805, des budgets de 1799 à 1805 aux analyses de Burgue-Missiessy, théoricien
    et marin devenu amiral renommé
    in Technology of the ships of Trafalgar, An International Congress Madrid, 3 and 4 November 2005, Càdiz, 5 November 2005 ↩︎

Bibliographie