Article en trois épisodes de Denis Chabassière, paru dans la Lettre des Amis n° 81 et 82, 2016
Comment faire passer un navire de 15 mètres de large et de plus de 7 mètres de tirant d’eau quand la hauteur d’eau est à peine supérieure, dans une passe étroite et dangereuse et, qu’au débouché, vous attend l’ennemi ?
Pour faire un bon film, il faut trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire… et une bonne histoire.
Jean Gabin
Le scénariste ajouterait qu’il faut respecter la dramaturgie en trois points : présentation, conflit et dénouement. Pour qui veut suivre ce film du passage du Régulus par le chenal de Maumusson on ne peut rien comprendre à cette extraordinaire prouesse si l’on omet de respecter cet ordre.
Présentons donc les décors, les acteurs et la vedette :
Le décor
Il revient à Colbert du Terron, en 1666, d’avoir fait surgir des marais Rochefort l’arsenal atlantique du royaume de France. Cette situation géographique n’est pas sans rappeler les arsenaux anglais protégés des attaques ennemies par les îles et les estuaires. Ce site est la cause de la difficulté de l’entreprise à laquelle nous allons participer.
Sortant de l’arsenal par la Charente et après avoir mouillé sous Aix ou en rade des Basques, le vaisseau a trois possibilités pour gagner le large : au nord passer dans le pertuis Breton entre île de Ré et le continent, passage étroit et relativement délicat ; passer par le pertuis d’Antioche entre Ré et Oléron, c’est la voie naturelle la plus sûre, celle du nord-ouest ; et enfin passer entre Oléron et le continent, par le sud, le passage le plus étroit, c’est Maumusson.

Ce passage est semé d’embûches sur 13 milles de l’île d’Aix à Saint‑Trojan avec des chenaux par endroits plus étroits que la Charente, des fonds proches du zéro des sondes, un haut-fond le banc « Lamouroux » qui, partageant du nord au sud le coureau d’Oléron, en accélère le courant ; ces 13 milles sont longs, très longs. Il suffit pour s’en convaincre au mouillage sous Sainte-Catherine de porter le regard vers le sud à marée basse : de la vase, des étendues découvertes… Enfin, passé le dernier danger, le banc de « Trompe sot », on arrive en rade des Bris paré à affronter les 3 derniers milles du parcours, le pertuis de Maumusson de sinistre réputation.
Pour sa barre qui se forme à l’entrée quand le vent lutte contre le puissant courant, ses remous, ses bancs de sables changeants, sa sonde proche du zéro en plein mitan du débouché ; en outre, il aura fallu auparavant entre la Rade des Bris et l’ultime obstacle éviter les hauts-fonds, se contenter de la faible largeur du chenal, et composer avec le courant.
On comprend donc qu’il suffit d’emprunter le Pertuis d’Antioche pour sortir de Rochefort, sauf que veille la croisière anglaise. Ah la croisière anglaise !!! C’est le deuxième élément du décor depuis la rupture de la paix d’Amiens en 1803. Composée d’un nombre variable de bateaux ennemis, cinq à dix en général, « elle outrage notre pavillon » comme l’écrit si joliment Louis Garneray dans ses mémoires1.
Telle corvette anglaise navigue entre Oléron et Aix sans pouvoir être inquiétée par nos défenses côtières, telle frégate arraisonne un convoi marchand qui sort de La Rochelle. Et un ou deux vaisseaux de haut rang se tiennent à l’écart, prêt à fondre sur un bâtiment d’un rang inférieur ou à battre en retraite en cas d’infériorité numérique. Insaisissable, très mobile, cette flotte britannique obstrue Antioche et de fait bloque Rochefort.
Au sud, à Toulon, c’est la même chose, la croisière anglaise stationne à distance du cap Sicié en permanence et se ravitaille à Port Mahon sur l’île de Minorque, si bien que les marins de sa très gracieuse majesté ont appelé cette permanente veille « Too long »2 ! On retrouve d’ailleurs dans le roman de Conrad Le Frère de la Côte3 la même insolente petite corvette qui s’engage entre Porquerolles et Giens se riant de nos défenses !
La France n’est pas maîtresse de ses eaux territoriales, le bulldog anglais contraint ses capacités de mouvement par sa supériorité numérique : de 1806 à 1811 la flotte impériale est passée de 40 à 60 vaisseaux, la flotte anglaise de 130 à 160 vaisseaux4.
Les acteurs
- Sa Majesté l’empereur Napoléon Bonaparte : Les cuisants revers maritimes : Aboukir 1798, Trafalgar 1805, Aix 1809, n’ont pas eu raison de sa détermination à contester la supériorité anglaise, numérique et stratégique, sur les mers, et sa volonté de rompre le blocus continental. Il ordonne en août 1811 (impossible n’est pas français !) de faire passer les vaisseaux par le pertuis de Maumusson pour subjuguer l’Anglais5. Cet acteur majeur est aussi, scénariste, metteur en scène… et producteur.

- L’Amiral Denis Decrés et les préfets maritimes Jean-Baptiste Raymond de Lacrosse remplacé par François de Bonnefoux (en avril 1812) : respectivement ministre de la Marine et préfets maritimes de Rochefort sont tenus d’appliquer à leur niveau les ordres de Napoléon et d’en rendre compte.
- Pierre Depoix : c’est l’acteur principal, le héros, né à Chaillevette en 1767 il s’engage à 14 ans. De 1782 à 1784 il embarque comme mousse sur L’Hermione de retour de sa triomphale campagne américaine. Novice, timonier, maître, il est reçu pilote lamaneur du Chapus le 1er septembre 1804 et se bâtit rapidement une réputation pour piloter dans Maumusson et le coureau.
Les seconds rôles
- Rivaud, commandant de la région militaire de Rochefort.
- Le capitaine de Frégate Lévêque, puis le capitaine de vaisseau Fauveau commandants respectifs du Régulus pour l’expédition, rappelons que dès l’instant où le pilote monte à bord il acquiert la responsabilité du navire, le commandant du vaisseau se chargeant de faire exécuter ses ordres, on comprend donc qu’ils se contenteront de seconds rôles.
- René Primevère Lesson : chirurgien de troisième classe (voix off).
- Antoine Bauchère : pilote lamaneur à Royan5.
Le Commandant Lucas : il faudra nous y faire, il ne figure pas à l’affiche même si son ombre plane sur l’un de ses vaisseaux emblématiques qu’il avait sauvés de la destruction en 1809. Lucas est à cette époque commandant du Nestor à Brest.
- Louis Garneray, Corsaire de la République, Phœbus, Paris, 1984 ↩︎
- Rémi Monaque, Trafalgar, Taillandier, Paris, 2005 ↩︎
- Joseph Conrad Le frère de la côte, Folio Gallimard, 1928, pour la traduction française, p.195 ↩︎
- Maurice Dupont L’amiral Decrés et Napoléon, Economica, Paris 1991, p. 275 ↩︎
- Dominique Droin, dans Bulletin N°2 de la Société des Amis du Commandant Lucas 7-11, Fouras, 2006 ↩︎
- Guy Binot, Antoine Beauchère ↩︎
