Bertrand Chéret, Lettre des Amis du Musée maritime, n° 66, hiver 2012
Les années 1960.
La cale des chantiers, Saint-Jean-d’Acre1 ; dans cette esplanade des miracles, je me situe les yeux fermés.
Passé la Tour de la Chaîne, des remugles de gas-oil, d’huiles et de graisses chauffées m’enveloppent, ce sont les ateliers de mécanique appuyés aux remparts. Une électrode crépite, pique mes narines.
Ce caoutchouc qui transpire au soleil ; les cuissardes sont pendues à la porte de l’avitaillement Sogerora.
La senteur du varech se mêle à celle de la vase, le chenal est à marée basse. Ce fort relent de poisson et de saumure, un chalutier est béquillé sur la pente. À côté, on brûle la mémoire d’une sortie difficile : cageots pourris, cordages et filets rompus, repas rendus. Par bonheur, l’odeur chaude et capiteuse du coaltar qu’on y chauffe supplante tout ; on va refaire ses calfats.
Au pied des Quatre Sergents, le parc à dériveurs, cher à Michel Briand, et le fumet des tricots de laine qu’on essore.
Voici le chantier Vernazza2, s’y côtoient pêche et plaisance, construction classique et contreplaqué. Du portail béant s’échappe l’exquis bouquet des essences de bois. Cet effluve ? On profite de la bascule de brise et de sa tombée du vent pour passer un vernis, entoiler un pont.
Une autre bouche grande ouverte, cette fois l’haleine provoque, c’est celle du polyester ; Mallard, aidé par Dufour, se lance dans les « bidets plastiques ».
Voici le domaine de Tonton Hervé3. À droite le chantier, un effluve de résorcine, on colle le bois moulé.
Il faudra que j’aille à la Ville en Bois voir où en est Damien.
Bordant le chenal, la voilerie garde ses fragrances de coton et de chanvre. D’un pot émane l’âcre suif dont on lubrifie aiguilles et coulisseaux. Le banc de finitions respire l’arôme sensuel de la cire d’abeille qui fixe les fils et les torons émincés des queues de rat.
J’arrive au bout de la cale, capté par l’irrésistible air iodé porté par les aérosols4. Le vent rentre. Le large m’appelle.
- L’esplanade porte ce nom en hommage à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à qui ont été transmis tous les biens de l’ordre du Temple en 1312. Acre, prise lors de la première croisade par les chrétiens en 1104, est alors dénommé Saint-Jean d’Acre, à cause de la présence des Hospitaliers de Saint-Jean et de leur hôpital. ↩︎
- Constructeur entre autres du prototype rochelais et de Chantalaube ↩︎
- Sur Tonton Hervé, pour plus de détail, voir ceci ↩︎
- Simenon, Le Voyageur de la Toussaint, 1941 : les bateaux bleus et verts, les voiles brunes et blanches, les reflets sur l’eau, le gamin qui pêchait à la ligne et qui avait les pieds nus, la forte odeur du vin quand on passait devant les barriques rangées sur le quai des Ursulines, l’odeur du poisson, au bassin des chalutiers à vapeur… Jusqu’à l’air dont on sentait toutes les molécules en mouvement et qui avait sa vie propre, son rythme, sa température, son parfum… ↩︎
Bibliographie
Sur l’évolution portuaire, voir la thèse de Marie Dussier : La Rochelle, capitale de la plaisance en Charente-Maritime (1945-2005) : étude sur l’évolution d’un loisir nautique et de ses aménagements urbano-portuaires. En ligne ici.

