Article d’Alain Barrès, paru dans la Lettre des Amis n° 56, été 2010
Un grand armateur rochelais, Oscar Dahl1, qui servit de modèle à Simenon dans Le Testament Donadieu (1936) occupe une place majeure dans l’histoire de la pêche industrielle.
Oscar Donadieu, c’était l’Armateur, avec une majuscule. C’était le Patron, avec une majuscule aussi, le chef de la famille, ou plutôt du clan.
Son neveu, l’écrivain Roald Dahl, a raconté avec humour les débuts des deux frères : Harald son père et Oscar quittèrent leur Norvège natale à 20 ans sur un cargo pour aller chercher et trouver fortune : l’un en Angleterre, l’autre en France.
L’armateur
Oscar s’installe à La Rochelle en 1895, il a 25 ans, ce jeune homme pressé commence par épouser la petite fille d’Eugène Fromentin et se lance dans l’armement des nouveaux chalutiers à vapeur.
Passionné de nouveautés scientifiques et techniques, il équipe ses bateaux des matériels les plus novateurs : émetteurs radio (1920), congélation du poisson (1928) et surtout avec J B. Vigneron, il contribue dès 1922 à l’expérimentation du chalut à panneaux moderne, dit chalut Vigneron-Dahl2.

Le Patron
Notre ami Émile Vinet3, ancien des Arts et Métiers, a bien connu Oscar Dahl dont il fut l’ingénieur d’armement :« je suis entré chez Dahl après la guerre, à mon retour de captivité, il fallait reconstituer toute la flotte de pêche… En 1945, à 75 ans, Oscar Dahl était encore un homme d’apparence jeune, d’une stature imposante, portant avec la même aisance le costume de ville et, avec un naturel de grand seigneur, la tenue de cérémonie… avec l’indispensable haut-de-forme. Il s’exprimait longuement sans lasser son auditoire dans le français le plus riche et le plus rigoureux, d’une voix grave et avec un infime accent… bourguignon » !
Sa société
La société Dahl s’était rapidement diversifiée : « charbonnages, boulets et briquettes de charbon, glacière, scierie et caisserie, mareyage, transports, ateliers de réparation de bateaux, montage des chaluts, etc. Le « Grand bureau » situé 29 quai Valin n’avait pas quatre étages comme le raconte Simenon, mais était bien desservi par plusieurs escaliers dont un escalier d’honneur en pierre recouvert d’énormes tapis ainsi que sa galerie supérieure… tableaux, meubles superbes, tentures décoraient naturellement couloirs et bureaux, sans ostentation. »

Dans les années vingt, mais aussi après l945, une douzaine de bateaux de plus de 40 m naviguaient avec l’insigne du trèfle rouge sur leur cheminée.
La société, avec ses entreprises sous-traitantes, faisait vivre 700 ou 800 personnes, peut-être un millier. Oscar Dahl fut donc un patron novateur, mais exigeant et on s’en doute parfois contesté, y compris par ses pairs. Les pêcheurs n’étaient pas non plus disposés à se laisser faire, en particulier lors des conflits de 1925 où Oscar Dahl dut affronter quelques grévistes en colère.
Émile Vinet quitte l’entreprise en 1969, il parle encore aujourd’hui avec admiration de son ancien patron : « On sentait que, conscient de sa grande autorité naturelle, il cherchait à n’en faire usage qu’à bon escient, restant à une écoute très fine de ses collaborateurs… Chez Dahl, les salaires étaient généralement modestes, mais complétés par de multiples avantages indirects… pendant les années de disette qui suivirent la guerre, la pléthore du poisson débarqué permettait d’importantes et régulières distributions gratuites au personnel des ateliers. Le dimanche regroupé, dans l’amicale « L’Atlantique » on pouvait partir en balade dans les camions de l’entreprise ou embarquer pour un tour en mer sur l’Éole, le voilier à moteur auxiliaire qui avait servi aux essais du chalut Vigneron-Dahl ».
- Sur Oscar Dahl, cf. aussi :
Henri Mouliner, Oscar Dahl le premier grand armateur à la pêche…
Yves Gaubert, L’armement Dahl : les Pêcheries de l’Atlantique ↩︎ - Chasse-Marée n° 52
Manuel des pêches maritimes, sous la direction d’Edmond le Danois, fasc. 2 septembre 1935, en libre-accès ici ↩︎ - Voir son interview par le Musée maritime de La Rochelle ↩︎
Bibliographie :
Claude Nédelec et Louis Libert, Étude du chalut, in Revue des Travaux de l’Institut des Pêches Maritimes (0035-2276) (ISTPM), 1964-06, Vol. 28, N. 2, P. 107-199. Première partie et seconde partie.
Henri Moulinier, La Pêche industrielle à La Rochelle : les grands chalutiers, 1871-1994.









































