La Rochelle, milieu du XIXe : un port qui manque de profondeur2

Le bassin extérieur de La Rochelle, l’actuel bassin des grands yachts, fut ouvert au commerce en 1862 : il ne peut pas recevoir les navires d’un tirant d’eau supérieur à 5 mètres en mortes eaux, 6 mètres en vives eaux.
À partir de 1873 les élus locaux et la Chambre de commerce s’employèrent à obtenir le creusement d’un troisième bassin pour recevoir des navires tirant 9 à 10 m d’eau. Les plus grands paquebots à vapeur pourraient y faire escale et les cuirassés s’y abriter ; des trafics nouveaux s’y établiraient, comme l’importation du charbon anglais.

Le choix de Laleu

Le Président du Conseil, Jules Dufaure, qui fut député puis sénateur de la Charente-Inférieure, président du Conseil général, et vice-président de la Chambre de Commerce de La Rochelle, pesa de tout son poids pour faire accepter par l’administration des Ponts-et-Chaussées l’étude de faisabilité de ce projet.
Le ministre des Travaux publics, Charles de Freycinet, chargea l’ingénieur hydrographe Anatole Bouquet de La Grye (1827-1909) d’examiner les atterrages de La Rochelle ; celui-ci arriva à la conclusion que le nouvel établissement devait être implanté à Laleu, dans une ancienne baie appelée « la Mare à la Besse »3  à 4 km dans l’ouest de La Rochelle ; le bassin serait précédé d’un avant-port ouvrant dans la rade de La Pallice à la ligne des sondes de 5 mètres, tout près des profondeurs de 10 mètres ; il serait abrité des lames et des vents du large par l’île de Ré. En cas de guerre, le port serait facile à défendre. La rade de La Pallice était connue des marins d’Europe comme le mouillage le plus sûr entre la Loire et la Bidassoa, et comme le meilleur refuge en cas de mauvais temps.
Après s’être déplacé à La Rochelle, Charles de Freycinet fit savoir au maire, Charles-Edouard Beltrémieux, et au président de la Chambre de Commerce, Théophile Babut4, que le projet pourrait se réaliser.

Construction et mise en service du port de La Pallice

Déclarations d’utilité publique

La loi du 2 avril 1880 déclara d’utilité publique et autorisa le creusement d’un bassin à flot avec sas, à « la Mare à la Besse ». La Chambre de commerce décida que ce bassin s’appellerait Bassin de La Pallice.
Les communes de La Rochelle et Laleu fusionnèrent le 27 décembre 1880 ; « la Mare à la Besse » appartenait désormais à La Rochelle.

Début du chantier du Port de La Pallice en 1890
Début du chantier du Port de La Pallice en 1890


La dépense devait s’élever à 12 millions de Francs. La municipalité et la Chambre de commerce s’engagèrent à participer à hauteur de 15 % du prix initial, soit 1,8 million de Francs ; le montant de cette subvention ne devait pas augmenter, même en cas de dépassement du prix initial. Pour faire face à ses engagements, la Chambre de commerce fut autorisée à percevoir un droit de 0,25 Franc par tonneau de jauge sur tous les navires entrant chargés ou venant prendre charge dans les établissements maritimes de la ville, à l’exception de ceux qui pratiquaient le bornage.
Le 11 septembre 1886, le ministre des Travaux publics, Charles Baïhaut5, du ministère Freycinet III, autorisa la création de deux formes de radoub ouvrant dans le quai sud du bassin à flot. Le décret du 2 mai 1889 déclara d’intérêt public l’établissement d’un chemin de fer entre La Rochelle-Ville et le bassin de La Pallice.

Inaugration

Le nouveau port fut inauguré par le Président de la République, Marie-François Sadi Carnot (1837-1894), le 19 août 18906 et ouvert au commerce le 5 juin 1891.

Port de La Pallice, 1890
Nouveau Port de La Pallice, in Génie civil, 1890

Le port en 1891

La rade de La Pallice, bien connue de tous les marins, est d’une sûreté proverbiale, protégée contre la mer du large par trois grands brise-lames7

L’avant-port

L’avant-port était limité au nord par une jetée de 433 m, au sud par une jetée de 626 m ; il était dérocté à 5 m sous le zéro des sondes. La tête de la jetée Nord était reliée à l’entrée de l’écluse par un brise lames dont une partie était surmontée d’un appontement de 200 m, réservé au déchargement des produits pétroliers ; la souille au pied de cet appontement était creusée à 7 mètres sous le zéro des sondes.
L’entrée dans l’avant-port d’un navire de 160 mètres de long assisté par deux remorqueurs était une manœuvre particulièrement délicate lorsqu’il y avait du vent de travers et un fort courant devant les jetées. L’hélice devait rester en avant pour gouverner jusqu’à ce que le remorqueur de l’arrière pare le feu vert ; il fallait alors battre en arrière et mouiller un pied d’ancre pour arrêter le navire sur les 200 m qui séparaient son étrave des bacs de l’île de Ré chargés de passagers, en attente à leurs appontements.

Plan du nouveau port de La Pallice
Plan du nouveau port de La Pallice, 1890, Gallica

Le quai Modérée-Lombard8

Le quai Modérée-Lombard, au nord de l’avant-port, permettait de décharger les navires qui apportaient des grains de Pologne ou de Russie. Le silo Bertrand, construit près du quai, permettait de les stocker en attendant leur répartition dans la région. Maintenant, le même quai Lombard sert à exporter des grains dans le monde entier. Les nombreux silos portuaires de La Pallice sont remplis, aujourd’hui, de grains produits en France ; leur capacité cumulée atteindra 180 000 t en 2017.

Le bassin à flot

Construction des portes de l'écluse de La Pallice en 1890

L’accès au bassin à flot se fait toujours par l’écluse à sas de 1891. Elle a une largeur de 22 m, une longueur de 235 m, dont 167,5 m utiles ; son plafond est à 5 m au-dessous du zéro des sondes. À sa mise en service, c’était la plus grande écluse à sas d’Europe.


Pendant des années, des coffres d’amarrage9 mouillés dans l’avant-port et le bassin à flot permettaient aux navires de franchir le sas sans remorqueur et sans faire tourner leurs hélices afin de ménager les murs du sas ; ils se servaient de leurs amarres. L’utilisation de la machine était en effet interdite dans le sas.
Le bassin à flot a été creusé à 4 m au-dessous du zéro des sondes. Il est composé d’un premier rectangle, à la sortie du sas, de 400 m de long et 201 m de large, où les navires de 165 m de long peuvent éviter même si un autre navire est à quai. Le quai Nord était prolongé vers l’est par une darse de 300 m de long et 120 m de large. Le bassin à flot et l’avant‑port sont régulièrement dragués pour maintenir leurs profondeurs théoriques.
À partir de 1941, les Allemands construisirent dans l’est du bassin à flot une base sous-marine. En 1942, pour ajouter dans le sud deux alvéoles de 11 m de large et une de 17 m, les Allemands creusèrent une nouvelle darse de 65,6 m de large dans le prolongement du quai Sud ; un épi de 15,5 m de large et 194 m de long sépare les deux darses Nord et Sud.
La cale sèche n°1 a une largeur d’entrée de 22 m et une longueur de 180 m : elle peut recevoir tous les navires qui ont pu franchir l’écluse ; la cale sèche n°2 a une largeur d’entrée de 14 m et une longueur de 111 m.

Le môle d’escale

Sa construction

Après la guerre de 1914, les paquebots devinrent trop gros pour entrer dans le bassin ; ils restaient au mouillage sur petite rade, devant les jetées, et on utilisait des navettes pour transférer la poste et les passagers.
On décida de construire un môle d’escale de 280 m de long en eau profonde, à l’ouest des jetées. La première pierre du môle a été posée le 29 août 1931 ; le viaduc de 1120 m de long qui relie le môle à la pointe Saint-Marc sur le continent, fait avec l’acier allemand des réparations de la guerre de 1914, fut achevé en 1934. Un premier navire accosta au môle d’escale le 19 février 1940, et quelques autres par la suite, alors même que les travaux n’étaient pas terminés.
En revanche, les finitions du môle étaient presque achevées lorsque la Wehrmacht entra à La Rochelle le 23 juin 1940 ; la Kriegsmarine utilisa aussitôt le môle d’escale et le bassin à flot restés opérationnels.

Son agrandissement

Le môle d’escale a été agrandi entre 1966 et 1970 pour mettre à la disposition du commerce six postes principaux : trois à l’est, un au sud et deux à l’ouest, plus un poste occasionnel au nord-ouest équipé d’un portique de chargement des céréales. Les souilles ont des profondeurs de 9 m à 12 m sous le zéro des sondes et sont régulièrement entretenues. Les postes 5 et 6 du quai ouest et le poste 3 du quai est pouvaient recevoir les navires citernes apportant des produits pétroliers raffinés pour les dépôts de La Pallice.
Depuis son agrandissement, le môle a une largeur de 180 m, les fronts d’accostage mesurent 542 m à l’est et 381 m à l’ouest, la face nord-ouest mesure 228 m.

L’appontement des navires-citernes

Le quai ouest du môle d’escale est prolongé depuis 1979 par un appontement sur pieux, avec un massif technique au centre : il est dédié aux trafics des vracs liquides.
Le poste ouest peut recevoir des navires-citernes de plus de 100 000 tonnes, ayant un tirant d’eau qui dépasse 15 mètres ; le poste est a une souille moins profonde et reçoit des navires de 30 000 tonnes.

Un tanker à La Pallice
Le tanker “SKS Doda” vu depuis l’île de Ré, au port de la Rochelle-Pallice le 26 mai 2015. Ph Didier Duforest

L’agrandissement de l’avant-port dans les années 1980

L’avant-port a été agrandi dans les années 1980, après la construction d’un terre-plein à environ 500 m au sud de la jetée sud de l’ancien avant-port.

Une nouvelle darse

Partant de l’extrémité ouest de ce terre‑plein, une digue abri de 1800 m, orientée sud‑nord, forme une nouvelle darse dite de « Chef de Baie ». Cette nouvelle darse constitue la partie sud du nouvel avant‑port. Le front d’accostage est orienté comme la jetée nord de l’avant‑port, dans la direction des vents des plus fortes vimaires (SO quart O). Le premier poste de 180 m a été inauguré par le Président François Mitterrand en 1983, un deuxième poste a été ajouté en 1999, puis un troisième poste plus tard ; ces postes sont appelés Chef-de-Baie n°1, n°2 et n°3. Simultanément, la jetée nord a été allongée; le musoir de cette nouvelle jetée nord se trouve à 230 m de celui de la nouvelle digue sud. Les plus gros navires peuvent maintenant franchir les jetées en travers, ce qui fait que la principale difficulté du pilotage des navires à La Pallice n’en est plus une.

Allongement du quai Modérée-Lombard

Le quai Modéré Lombard, adossé à la jetée nord et dont la longueur a été portée à 640 m, peut accueillir des navires de 100 000 tonnes ou davantage pour charger des grains en vrac à l’export.
Après la rescision de la jetée sud de l’ancien avant‑port, la distance entre le quai Modéré Lombard et la jetée rescindée a été portée à 120 m, ce qui facilite la présentation des navires entrant dans le sas.

L’ouvrage de l’anse Saint-Marc, en 2007

Un nouveau quai de 160 m de long construit sur pilotis dans l’ancienne anse Saint‑Marc, orienté à peu près comme le môle d’escale (N quart NE) a été livré au commerce en 2007. Il se trouve sur le bord ouest d’un nouveau terre-plein de 10 hectares et il est réservé aux trafics de vrac. Ce premier quai sera allongé de 200 mètres avant la fin de 2016, et la souille creusée à 14 m sous le zéro des sondes.10

Le port de La Rochelle est le 7e « Grand Port Maritime français ». Son trafic annuel approche aujourd’hui les 10 millions de tonnes.


  1. Ancien pilote portuaire à La Pallice ↩︎
  2. Pour information, il existe un groupe Facebook, Le Port, 130 ans d’histoire ↩︎
  3. La besse : fosse dans laquelle on prend du poisson ? Sur cet endroit, voir cet article de 1917 ↩︎
  4. Banquier à La Rochelle, juge, puis président de la Chambre de commerce de La Rochelle, jusqu’en 1880. Sur le rôle économique de la minorité protestante à La Rochelle au XIXe siècle, voir cet article. Sa femme est Louise Rang-Babut, portraitiste officielle de La Rochelle pendant près de quarante ans. ↩︎
  5. Il sera condamné et probablement assez injustement pour corruption dans l’affaire du canal de Panama en 1893 ↩︎
  6. D’après François del Boca, le chef de l’État est parti de Fontainebleau à 9h15 pour arriver à La Rochelle à 18h17, accompagné du préfet monté dans le wagon présidentiel à Niort. Il faut dire que le train s’arrête aux principales stations du département, afin que les autorités locales présentent leurs hommages au chef de l’état. Un nombre très considérable de curieux sont venus, les chambres d’hôtel ou les chambres à louer sont inabordables et sur les conseils du maire, Emile Delmas, les ménagères se sont munies par avance de toutes les provisions de nature à se conserver, les prix des denrées augmentant de façon considérable pendant cette semaine de fêtes. ↩︎
  7. Vattier d’Ambroyse, Le Littoral de la France, 1892 ↩︎
  8. Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ↩︎
  9. Pour comprendre l’importance des coffres d’amarrage ↩︎
  10. Premier cargo à accoster : le Seabee, en 2011 ↩︎

Bibliographie

Quelques éléments…

  • Les pages du site de la région Nouvelle Aquitaine consacrés à La Pallice
  • La Pallice : La construction et l’essor d’un port de commerce (1870-1940), de Pascale Vigneau, Thèse soutenue en 2022 à La Rochelle.
  • Le port de commerce de La Pallice, de Claude Chaline. In: Norois, n°12, Octobre-Décembre 1956. pp. 427-438
  • Le port de La Rochelle-La Pallice. Évolution récente, de François Gay. In: Cahiers d’outre-mer. N° 7 – 2e année, Juillet-septembre 1949. pp. 276-283.
  • La Rochelle au XIXe siècle : de la place forte au port de commerce, de Nicolas Meynen. In : Connaissance et Promotion du Patrimoine de Poitou-Charentes, pp.312, 2008
  • La Rochelle, ville et ports au XIXe siècle, de Nicolas Meynen. In : Des villes, des ports, la mer et les hommes. Actes du 124e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, «  Milieu littoral et estuaires  », Nantes, 1999. Paris : Editions du CTHS, 2001. pp. 171-184.
  • Le Littoral de la France,1892, de Valentine Vattier d’Ambroyse. On trouve la description de La Rochelle au début du quatrième tome.
  • Les Ports maritimes de France, Tome 6, de LaRochelle à Hendaye, 1887, de L. de Beaucé et M. Thurninger.

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