Un développement fulgurant du Yachting léger commence

En 1947, l’Association des propriétaires de Caneton comprend que malgré le succès du Championnat de France de Double, elle ne pourra pas maintenir sa position avec un bateau démodé et dont la monotypie1 est contestable.
Pendant la guerre, beaucoup de Caneton ont été construits par des chantiers peu expérimentés et par des amateurs. Ils ne disposaient souvent pas de la totalité des plans et les coques étaient différentes.

LDA : Pourquoi une jauge à restriction pour les Caneton ?

L’ASPROCA eut alors l’idée de modifier les règles de classe et d’adopter une jauge à restriction2. Cette formule avait déjà du succès en Angleterre avec les 12 et 14 pieds. Désormais, on appellera Caneton un dériveur à bouchains vifs dont la longueur est inférieure à 5,05 m, la largeur supérieure à 1,40 m, la surface de voilure inférieure à 10 m².

Le succès est très grand, car de nombreux architectes amateurs et professionnels — Aubin, Bigouin, Briand, Cornu, Dervin, Herbulot, Hervé, Mouvet, Rocca, Sergent, Toureau, etc. — dessinent avec plus ou moins de réussite leur Caneton.

Pendant plusieurs années, l’apparition de nouvelles classes est freinée et on peut organiser des compétitions avec un grand nombre de partants. Ce système fait de chaque coureur un chercheur en quête de toutes les informations techniques traitant des matériaux de constructions, des tissus, des profils aérodynamiques et hydrodynamiques.
Manfred Curry est notre bible, l’inconvénient étant que les bateaux se déclassent vite, mais l’inflation galopante à l’époque nous permet de revendre le bateau à la fin de l’année au prix d’achat. Ce système sera maintenu pour les Caneton jusqu’en 1954.

Une autre série à restriction, le Moth, connaît un grand succès.

Dans les deux cas cependant, les propriétaires sont revenus après quelques années au monotype (le 505 pour les Caneton, l’Europe pour les Moth).

Un dériveur, de type Moth Europe au largue
Moth Europe lors du Trophée du Musée maritime de 2018, © Y. Ronzier

LDA : De 1947 à 1960, des années fertiles ?

Dans ces années, nous découvrons de mois en mois :

  • Les voiles en coton, qui se rétrécissent à l’humidité et qu’il faut étarquer en force, entre deux bites, sur le bord du quai, avant de partir en course ; les voiles en coton d’Égypte, beaucoup plus souples, qui servent de couchage lorsque nous nous échappons pour une croisière… à l’Ile d’Aix ; puis les premières voiles de couleurs jaunes en Nylon qui font des poches entre chaque couture des laizes, conséquence d’un fil trop résistant ; enfin, le Tergal, produit par Cordon Noir fait son apparition.
  • Les mâts en pitchpin, les mâts en spruce, les mâts en lamellé-collé, les mâts carrés en forme de caisson creux, etc.
  • Les dérives en tôle basique qui rouillent, les mêmes que je fais chouper3 aux ARCP ; les dérives en contreplaqué marine, les dérives en bois-lamellé, les dérives très longues, les profils Naca, etc.
  • L’accastillage, qu’il faut créer, en métal zingué, en cuivre, en laiton. Les rares pièces disponibles se trouvent chez le seul spécialiste rochelais, M. Brisset, cours des Dames.
  • La première barre avec un stick — j’utilise un cadre de raquette de tennis…
  • Les premières trappes de vidanges,en faisant un découpage avec une scie pour maquette et en replaçant la pièce avec une articulation faite d’un morceau de chambre à air…
  • Le premier hale-bas, et sa contribution de plus en plus importante aux réglages de la grand-voile avec un tambour démultiplicateur sous le pont.
  • Les premiers déflecteurs qui évitent d’enfourner et permettent à l’équipage de se porter plus au vent. À Bages, préparant une course dans des vents violents, je transporte, depuis Béziers, une énorme planche de contreplaqué sur le toit de ma petite Dyna Panhard, je fixe celle-ci à l’extérieur du pont, d’une façon spectaculaire, mais bien peu soigné, parce qu’en urgence. Cet élément bricolé fera partie intégrale et caractéristique du 505…
  • Les premières sangles de rappel, la planche de rappel rétractable.
  • Le premier trapèze ! En 1952, je découvre ce moyen spectaculaire de faire contre poids qu’utilise un équipier anglais présentant à La Baule un bateau candidat pour devenir le bateau olympique. Rentré à La Rochelle, il faut réinventer la manœuvre, décomposer les gestes, créer l’accastillage et la ceinture. C’est un bourrelier de la rue Albert-1er, spécialiste militaire, qui transforme une ceinture de pompier en harnais de trapèze, permettant ainsi à mon épouse de devenir le premier équipier français utilisant le trapèze.

Je passe sur l’étonnement admiratif et les sarcasmes des spécialistes rochelais qui entre temps se tournent vers le large, vers Plymouth et La Corogne.

LDA : Quelles évolutions à La Rochelle ?

La Rochelle privilégie la course au large

À La Rochelle, on vogue déjà vers de nouveaux horizons. Depuis 1948, c’est bien le large qui intéresse les dirigeants rochelais déterminés par les acquisitions et la construction de quillards de régates et de courses croisières.

Les quelques Rochelais qui veulent poursuivre la pratique du yachting léger de compétition en profitant de son développement national, sont peu nombreux ; et tout en installant le parking à dériveurs en haut de la cale Saint-Jean d’Acre et à côté du chantier Vernazza, ils naviguent peu sur le plan d’eau rochelais qui organise de rares régates spécifiques.

Ils partent en groupe pour participer à l’activité des clubs nautiques de la région, principalement Fouras, Royan et La Flotte. C’est l’époque où les moyens pour transporter des dériveurs sont encore limités. Pour faciliter les rencontres à l’extérieur, un championnat par équipes de trois bateaux par club est organisé dans toute la France avec des bateaux prêtés par l’organisateur.

Michel Briand s’entraine à Nantes

Personnellement, choisissant de poursuivre mes études, je me tourne vers Gachet, le plan d’eau nantais qui produit les meilleurs régatiers de l’après-guerre, mais aussi les meilleures voiles et les meilleurs bateaux (Voiles Burgaud, Moth et Caneton Aubin).

Je suis pris en main par le SNO qui affine mon goût pour la régate sur les petits airs et je commande successivement trois Aubin…

Je suis pris en main par le SNO qui affine mon goût pour la régate sur les petits airs et je commande successivement trois Aubin…

Baptiste Aubin (qui est le sosie de Dominici), daigne vous accepter pour client, vous considère comme le jockey de son canote, et vous attend sur la berge avec des commentaires acerbes. Les plans de chaque bateau construit sont originaux et adaptés à l’équipage.

Même si, à La Rochelle, Fernand Hervé développe son chantier naval et sa voilerie devant la cale Saint-Jean d’Acre en augmentant rapidement la taille des bateaux produits, il poursuit la construction des dériveurs. Il réalise mon dernier Caneton à restriction et la finition de mon premier 505 sur une coque en bois moulé par Fairey Marine…

1964, le retour du yachting léger à La Rochelle

Le retour de La Rochelle au premier plan du Yachting léger français ne se fait qu’en 1964 avec l’organisation du Championnat de France de Double sur 505 et plus spectaculairement, la création de la Semaine de La Rochelle, incitant ainsi la F.F.Y.V. à établir la première base de préparation olympique.

LDA : 1952, naissance du Vaurien, LE bateau populaire…

Vaurien, dériveur ancien

Entre temps, la production en séries du Vaurien, dessiné en 1952 par J.-J.Herbulot à la demande de Philippe Vianney créateur, avec Hélène son épouse, du Centre nautique des Glénan, est une révolution technique, mais aussi une révolution politique, car le bateau populaire vient d’apparaître. Le Vaurien ne coûte que 55.000 francs anciens, c’est une nouvelle tranche de la population qui accède à la voile.

Il est temps, parce qu’en 1953 le nombre de licenciés est de 3.315 et ne progresse plus. Ceci provoque bien des remous et bien des questions.

Une étonnante continuité

Cette vision du yachting léger, allant approximativement des années 1942 à 1953, révèle une continuité surprenante avec la présence au départ de J.-J. Herbulot, conseiller de Borotra à Vichy, pour définir la pratique de la voile légère, entièrement tournée vers la régate sur des bateaux mettant en valeur la sensibilité aux réglages : Star, Argonaute, Moth… et à l’arrivée d’un parcours d’une dizaine d’années, le même Herbulot participant, avec tout son talent d’architecte et de coureur (il représente la France aux Jeux Olympiques en 1932 et 1948) à l’éclosion de la voile populaire inspirée par Les Glénans, pour qui il étudie une gamme de voiliers, économiques, robustes et faciles à construire.


  1. Un monotype est un modèle de voilier dont tous les exemplaires sont construits suivant les mêmes plans de coque, de gréement et respectant des spécifications précises sur les échantillonnages, afin d’obtenir des bateaux identiques. La monotypie est principalement destinée à faire courir des régates dans lesquelles le classement d’un équipage n’est fonction que de ses propres qualités et non pas de celles du bateau, donc ni de l’architecte, ni du constructeur. La monotypie a aussi été développée à des fins d’économie, la réduction du coût de construction par la fabrication en série permettant une démocratisation de la compétition à voile ↩︎
  2. sur la notion assez complexe de jauge voir ici ↩︎
  3. Le choupage est une protection à base de zinc à l’aide d’un pistolet spécial. Ce pistolet est muni d’un bec type chalumeau d’une arrivée d’air comprimé et d’un dévidoir à fil de zinc. Le fil est entrainé vers le chalumeau qui fond le fil et l’air comprimé pulvérise ce zinc en fusion en fines gouttelettes. On peint donc la surface à chaud à 300° environ. La liaison acier / zinc est intime et n’enferme pas de microbulle d’air. L’acier est ainsi isolé de l’air ambiant et de l’eau de mer, par le zinc il n’y pas de contact avec l’oxygène qui est le comburant de la réaction qui produit la rouille. Ensuite un system peinture complet est nécessaire pour l’esthétique et la protection.
    La durée de vie d’une protection choupée est très longue (forum hisse-et-oh) ↩︎

Bibliographie

Le Sport et les français sous l’occupation, 1940-1944, de Pierre Arnaud, 2 vol., 2002.

L’Évolution du discours politique français durant l’Occupation (1940-1944), article de Jean-Louis Gay-Lescot, in Mots, les langages du politique, n° 29, 1991.

La Rochelle, capitale de la plaisance en Charente-Maritime (2945-2005), de Maire Dussier. Thèse de l’université de La Rochelle, soutenue le 8 juillet 2015.