Interview en deux épisodes de Michel Briand, parue dans la Lettre des Amis
n° 66,67,68 et 69, 2012-2013
Ancien régatier de haut niveau, Michel Briand nous raconte comment est né le yachting léger à La Rochelle dans le contexte des années 1942-1943.
Plusieurs fois champion de France, trois fois champion en coupe d’Europe, deux fois champion du Monde, deux fois vice-champion du Monde, 8ᵉ des Jeux Olympiques de 1968, élu régatier de l’année 1967, membre de l’équipe de France pendant 10 ans. Il pratique successivement : Caneton, 505, Finn, Star, Dragon, Soling, puis les habitables pour les ton-cup… soit 27 bateaux de compétition.
LDA : Comment et quand découvrez-vous la voile ?
En 1942, j’ai 12 ans, une ostéomyélite attaque profondément ma cheville. Je suis opéré en urgence le… 25 décembre. Pendant de longs mois, je suis immobilisé à la maison. Yves Péquin, camarade et voisin, m’apporte chaque jour les cours de l’école Fénelon.
Passage par le maquettisme
Avec lui, intelligemment doté par ses parents d’un superbe atelier, je me lance dans les maquettes de bateaux, entrant ainsi, par la petite porte, dans le nautisme… (Yves devenu ingénieur aux ACRP réalisera en 1962 une série de onze Alcyon, premier voilier habitable en polyester sandwich balsa).
Adoption d’un Plongeon
Au premier jour de la Libération, en mai 1945, inséparables, nous découvrons sur la cale du chantier de construction, près de la tour de la Lanterne, un Plongeon, petit dériveur en forme. Il avait été rapporté de la région parisienne par un officier allemand en manque des régates que le régime hitlérien avait beaucoup développées avant la guerre sur les lacs.

Ainsi, j’ai le moyen immédiat, mais momentané, d’appliquer ma passion à taille réelle. Rapidement, avec un autre camarade, très proche, Jean Seguin (qui deviendra le commandant du France) nous participons au premier cours de voile, sur le mail, chez Fernand Hervé, le leader charismatique qui a alimenté la flamme de la voile rochelaise durant l’occupation.
LDA : Comment expliquer la naissance du yachting léger à La Rochelle ?
L’appellation yachting léger n’existe que depuis 1938 et son auteur est l’architecte naval G. Staempfli. La source du développement se trouve à Meulan, vers 1930, animée par les ambitions olympiques de quelques hommes. Jacques Lebrun remporte la médaille d’Or aux J.O. de 1932.
À La Rochelle, avant 1939, il n’y a aucune activité sportive concernant le yachting léger. puis L’occupation, l’interdiction de toute activité en mer, l’absence de loisirs orientent des Rochelais vers des activités nautiques sur les eaux intérieures…
Le rôle de Fernand Hervé et de Léon Douzille
Deux conséquences de la présence allemande vont être déterminantes.
Fernand Hervé1 pratique, avant-guerre, la régate sur la Marne avec un Caneton. Il s’est replié à La Rochelle et travaille à Aytré à l’Entreprise industrielle charentaise. Il possède les plans de l’architecte Brix et construit ce dériveur dans son garage.
Léon Douzille avant 1940, dispose d’un atelier, dans l’anse de Port-Neuf, destiné à fabriquer des hydravions2.

Il doit, sur décision de l’occupant, évacuer la côte et implante ses ateliers de menuiserie à Marans, à proximité d’un plan d’eau… qui ressemble à un petit bout de Marne. Il rencontre Hervé et lance la construction en série du Caneton, et des régates s’organisent sur place.
Grâce à deux hommes, Léon Douzille qui construit des Caneton et Fernand Hervé qui régate, d’une façon miraculeuse La Rochelle, se retrouve avec une flotte de plus de 40 Caneton lui permettant de compter sur le plan national ; alors que jusque-là le plan d’eau local, animé par la S.R.R., n’a pas d’activité en dériveur.
1946, Les championnats de France de Double à La Rochelle !
Ainsi la FFYV3 [Fédération française de yachting à voile] et l’ASPROCA [Association des propriétaires de Caneton] choisissent la S.R.R. pour organiser les Championnats de France de Double en 1946.
Dans l’euphorie, dix Caneton sont achetés par la S.R.R. et se retrouvent amarrés au pied de la Tour Saint-Nicolas. Chacun est loué en partage avec plusieurs membres du club, tellement les candidats sont nombreux ! Avec Jean Seguin, je peux en utiliser un. Tous ces nouveaux marins ne pensent qu’à la régate… Le premier poste de départ se trouve sur la façade est du Casino. Les marques naturelles sont utilisées comme la tour du plongeoir en béton, située devant la Pergola ; une bouée devant la Tour Carrée, qui sera nommée plus tard la bouée Godet ; un coffre, dans le chenal face à la Médiathèque actuelle ; et une bouée qui, aujourd’hui, se trouverait à l’emplacement de l’ancien Aquarium !

En 1946, un nouveau poste de départ, plus au vent, est installé à l’ouest du parc d’Orbigny d’où les Rochelais assisteront à la victoire de Fernand Hervé et Loulou Jay dans le Championnat de Double.
Cette victoire, devant les clubs parisiens, nantais et arcachonnais, dont les flottes de dériveurs se sont spectaculairement développées pendant la guerre, vient du talent de ce régatier ; elle vient aussi de son ouverture aux nouvelles techniques qui l’incitent à réaliser un bateau exploitant les tolérances de la monotypie, chez un fabricant d’escaliers à Aytré.
LDA : Mais que s’était-il passé en France jusque-là ?
Avant-guerre, le développement du yachting était limité en France, et n’atteignait qu’une clientèle réduite. Chaque club prônait encore sa série locale. Les monotypes les plus répandus n’ont, avant 1939, qu’un petit nombre d’unités : Caneton (170), Chat (156), Aile (104), Star (102), Sharpie (85).
À Vichy, dès le 10 août 1940, l’Amiral de la flotte, François Darlan4, demande par lettre, des informations sur l’Union des Sociétés Nautiques et le Yacht-Club de France.
En 1941, dans une note, l’Amiral envisage de doter les unités de notre Marine nationale de yachts à voile, afin de permettre à nos marins de naviguer malgré les restrictions de carburant.
Le rôle de Jean-Jacques Herbulot

Le ministre des Sports, le champion de tennis Jean Borotra, qui ne connaît rien à la voile, appelle auprès de lui, Jean-Jacques Herbulot, délégué par la Fédération et dont la compétence, dans tous les domaines de la voile, est remarquable. Architecte de la Ville de Paris, il est aussi un architecte naval de grand talent, un fabricant de voiles réputé, et il a participé avec brio aux Jeux Olympiques et à beaucoup de grands championnats.
Encouragement à la voile dans les eaux intérieures
La voile est impossible en mer, mais se développe rapidement en eaux intérieures. Elle est devenue un des rares espaces de liberté (toute relative). Il y a de nombreuses régates locales, parfois en suivant les fleuves (il n’y a plus ni voiture, ni remorque, ni carburants).

Le ministère crée des centres nautiques équipés de Star et de petits voiliers Argonaute dessinés par J.-J. Herbulot.
Ils se nomment : centre Bougainville près de Sartrouville, centre Cassard à Nantes et centre Virginie Heriot à Socoa.
Ces centres traverseront la guerre sans trop de dommages et continueront leurs activités après la Libération. Personnellement, j’ai fait à Socoa le premier stage espoir en 1948. En 1943, la Fédération Française de Voile compte 739 licenciés.
En 1946, la Fédération Française de Yachting à Voile compte 2 485 licenciés ; 600 Caneton 550 Sharpie 9 m², 310 Moth (série à restriction née à Gachet près de Nantes) sont répertoriés.
- Biographie de Fernand Hervé et histoire du chantier Hervé ↩︎
- Société de construction aéronavale SCAN fondée en 1939 par Léon Douzille pour la fabrication d’hydravions en liaison avec la firme d’avions Potez. Démolie durant la guerre, l’usine est reconstruite en 1946 sur les plans de Georges Letelier, architecte et ancien Prix de Rome. En 1948, suite au décès accidentel du directeur, l’entreprise se reconvertit dans les fabrications métalliques en alliages légers (aluminium) pour le bâtiment : elle a fourni, entre autres, les éléments de murs-rideaux pour la Maison de la Radio à Paris. ↩︎
- FFV, Fédération française de voile à partir de 1975 ↩︎
- Sur François Darlan, abattu à Alger en 1942, voir le documentaire Darlan le troisième homme de Vichy de Jérôme Prieur, 2021 ↩︎
